La lettre du jeudi

Il est beau, le bidet ! Pourquoi cet objet a-t-il déserté nos salles de bains ?

Temps de lecture : 4 min

Il est beau, le bidet ! Pourquoi cet objet a-t-il déserté nos salles de bains ?

© mduprat/iStockphoto

« “Voici la maison que j’ai louée pour mon anniversaire, regarde, il y a même des bidets pour mes copains italiens !” Ce message d’une amie a aiguisé ma curiosité. Pourquoi les Italiens ont-ils tant besoin de bidets ? Et pourquoi les bidets ont-ils quasiment disparu en France ?

J’ai mené une petite enquête qui m’a emmenée à découvrir l’imaginaire ambivalent, à la fois hygiéniste et sulfureux, gravitant autour de ce lavabo trop bas pour servir à se laver les mains.

Un bidet, ça sert à quoi, au juste ?

“J’aimerais que tu puisses comprendre à quel point le bidet est important dans ma vie”, “il est tout simplement indispensable à mon bien-être”. Voici, sans aucune exagération, les verbatim que j’ai recueillis lorsque j’ai tâché de m’enquérir auprès d’Italiens de leur rapport au bidet. Je savais que cet objet avait encore sa place dans la salle de bains de nos voisins transalpins, mais je suis tombée des nues en découvrant à quel point il était crucial, voire sacré pour eux. Ces derniers ne conçoivent pas que nous ayons nous-mêmes laissé tomber notre géniale invention (car oui, le bidet est né en France !).

Pour comprendre d’où vient cet engouement italien, il faut commencer par rentrer dans le dur du sujet : revenir à l’usage réel du bidet. Enfant, je me suis laissé dire qu’il servait à se laver les pieds. Soit, mais ce n’est pas l’usage principal. Le bidet, jadis appelé “douche de cuisse”, sert avant tout à la toilette intime. Apparu autour de 1740, cet objet incarne à lui seul une petite révolution dans le domaine de l’hygiène, racontée par l’historien Georges Vigarello dans Le Propre et le Sale (1985) : celle d’une “propreté entretenue sectoriellement, selon les parties du corps”. Le bidet est donc, depuis son apparition, associé à une forme de pudeur et d’entretien quotidien de soi-même, permettant d’éviter certaines infections. Aujourd’hui encore, cet objet est une manière de prévenir les cystites et autres affections des parties génitales. Il reste à ce titre le symbole d’une hygiène efficace, écologique et ultra sectorisée, qui permet de se sentir propre sans avoir à prendre une douche complète, à l’instar des “douchettes” japonaises de plus en plus en vogue. 

Propre… mais honteux ?

Mais alors, pourquoi cet objet si commode a-t-il déserté nos salles de bains françaises ? Il y a bien sûr une explication matérielle : le manque de place, ainsi que la diffusion du papier toilette, qui s’est mis à opérer la même fonction… avec une moindre efficacité. Il y a sans doute aussi une autre raison à cette disparition, qui relève plutôt du domaine de la réputation. Les Français sont gênés face au bidet – et cela ne vient pas de nulle part. Dans leur histoire du bidet, (Le Confident des dames, 2009), Julia Csergo et Roger-Henri Guerrand montrent comment ce petit mobilier de porcelaine a inspiré les imaginaires les plus débridés : un conte licencieux raconte par exemple l’histoire d’un amant naïf transformé en bidet par une fée nommée “Grossopède”, qui change également le sexe du malchanceux en éponge. Dans son roman libertin Thérèse philosophe (1748), l’auteur présumé Jean-Baptiste Boyer d’Argens explique comment cet “exact lavabo” provoque quelque émoi érotique chez un duo de femmes. De tels récits égrillards sont alimentés par la rumeur associant le bidet aux prostituées, qui en faisaient usage pour éviter les maladies ou les grossesses non désirées.

À force d’entendre des grivoiseries plus ou moins fondées à son sujet, les honnêtes gens ont même fini par ne plus oser en parler. Dans leur encyclopédie, les pudiques Diderot et d’Alembert se contentent de le définir comme un objet clérical qui ressemble “à un fuseau” et qui sert à former “les trous d’un cierge pascal”. Même les manuels d’hygiène sont toujours restés très évasifs sur l’usage précis du bidet, dont le nom est tout de même censé donner un indice sur la façon dont il faut l’utiliser : le “bidet” désigne un petit cheval trapu que l’on monte à califourchon. Oui… le bidet s’enfourche, ce qui n’arrange sans doute rien à sa réputation. 

Un soupçon de nostalgie

Diabolique et risible en deçà des Alpes, indispensable et précieux au-delà : ce bon vieux bidet témoigne à lui seul de la relativité des normes et des conceptions de l’hygiène. Je ne peux m’empêcher de saluer l’humour et le mauvais esprit des Français qui ont tourné cet objet en dérision dans la plus pure tradition rabelaisienne. Néanmoins, je me range quand même du côté des Italiens pour reconnaître que l’on a eu tort de bouder à ce point notre brave et beau bidet. »

➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !