Guerre en Iran
Influenceurs bloqués à Dubaï par la guerre : quand l'hypocrisie néolibérale bat son plein
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De nombreux influenceurs, exilés à Dubaï notamment pour raisons fiscales, ont demandé secours à l’État pour être rapatriés en France. Une attitude raillée sur les réseaux sociaux, qui évoque ce que Foucault écrivait à propos du néolibéralisme.
Dans la nuit du samedi 28 février, les missiles iraniens ont frappé plusieurs pays du Golfe alliés des États-Unis en réponse aux bombardements qui ont visé le régime dictatorial d’Iran. Parmi les pays visés figurent les Émirats arabes unis, et en particulier sa capitale Dubaï (représentant 26% du PIB du pays). Pour les influenceurs et autres entrepreneurs ayant investi cet Eldorado fiscal et moral, la situation géopolitique s’est imposée comme un brusque retour à la réalité. Découvrant avec un goût amer la vulnérabilité militaire du territoire, nombre d’entre eux ont demandé secours à l’État français, suppliant d’être rapatriés pour échapper au danger croissant dans la région – les vols commerciaux étant cloués au sol.
De la stupeur à la peur
Si dans les premiers moments de la riposte, les réactions initiales témoignaient d’une certaine curiosité ou stupeur, l’ambiance s’est rapidement dégradée. Sur Snapchat, l’influenceuse « Ysmeeee » a par exemple confié à sa communauté : « Moi, au début, je prenais grave ça à la légère parce qu’à Dubaï, comparé à ce qu’on voyait sur les réseaux, tout le monde faisait sa vie. Je suis partie manger, je sortais. À partir du moment où j’ai reçu l’alerte du gouvernement sur mon téléphone, là, j’ai commencé à me dire “Je crois que ce n’est pas une blague.” »
L’influenceuse de téléréalité Maeva Ghennam, suivie par trois millions de personnes sur Instagram, a également partagé son inquiétude grandissante face à la situation. Dans une première vidéo, elle a déclaré : « La France, protège-nous, je me suis fait dessus » ; dans une autre, au ton plus grave, elle confie ses peurs et témoigne de la religiosité des derniers instants : « Je ne vous mens pas… j’ai la boule au ventre. J’ai peur. […] Je vous demande de prier pour nous ». Vraisemblablement, cette dernière ne pourrait de toute façon pas rentrer en France, même si l’espace aérien du territoire était rouvert, car elle a interdiction de quitter les Émirats arabes unis en raison d’un « travel ban », une sanction juridique la visant depuis une altercation sur place.
Retour de bâton
Ces appels à l’aide n’ont pas toujours été bien reçus, de l’autre côté de la Méditerranée. De nombreux internautes se sont moqués ou bien ont relevé l’hypocrisie de ces expatriés, soudain pris d’un esprit patriotique qu’on ne leur connaissait pas. Certains assènent dans les sections commentaires « Vous aimez la France quand ça vous arrange », d’autres répondent avec des montages photos d’agents de l’Urssaf prêts à accueillir ces exilés à l’aéroport.
L’influenceur fitness « TiboInshape », l’un des plus suivis de France, s’est fendu d’une réaction très partagée : « Les influenceurs de Dubaï, finalement on est bien en France, n’est-ce pas ? » TiboInshape est loin d’être le seul à avoir cette position. Sur X, le porte-parole des sapeurs-pompiers de France a sermonné ceux qui pensent que « l’herbe est plus verte ailleurs », avant de conclure : « La sécurité, ça ne se paye pas avec des codes promo… C’est ancré dans les valeurs républicaines que l’on respecte. »
Quand le néolibéralisme dicte la forme de l’État
Par leur comportement versatile, ces expatriés incarnent, certes avec désarroi, un certain esprit du néolibéralisme. Cette doctrine économique, née quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, a notamment été étudiée par Michel Foucault, qui en a montré les ressorts profonds. Dans Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, il écrit :
“Au lieu d’accepter une liberté de marché, définie par l’État et maintenue sous surveillance étatique, ce qui était, en quelque sorte, la formule de départ du libéralisme [...] il faut entièrement retourner la formule et se donner la liberté de marché comme principe organisateur et régulateur de l’État, depuis le début de son existence jusqu’à la dernière forme de ses interventions. Autrement dit, un État sous surveillance de marché plutôt qu’un marché sous surveillance de l’État”
Michel Foucault, op. cit.
Là où le libéralisme classique, promu par des philosophes à partir du XVIIe siècle, se contentait de poser des limites à l’intervention étatique, soupçonnée de vouloir asservir les administrés, le néolibéralisme du XXe siècle va plus loin : il dicte désormais la forme de l’État. Le marché n’est plus quelque chose qui s’autorégule, selon l’idée de « main invisible » théorisée par Adam Smith, mais il est désormais produit, organisé et protégé activement par l’État qu’il informe. Le néolibéralisme, avance Foucault, c’est la stratégie par laquelle l’État contemporain justifie de son existence et de sa légitimité. N’ayant pour raison d’être que de favoriser la liberté économique des acteurs sociaux, il produit les conditions de possibilités de sa propre existence, en orientant les politiques économiques en faveur de ce marché.
Une idéologie qui se heurte à ses limites
Cette circularité de la génération marché-État n’est pas sans poser problème. L’examen approfondi des idées néolibérales, tout comme l’observation de la crise géopolitique en cours, exposent en effet la tension entre l’idéal d’un usage privé du marché global et la garantie publique de la sécurité nationale. Car l’État néolibéral, tourné tout entier vers la préoccupation économique, selon l’analyse foucaldienne, manque justement d’expérience et de ressources quand on en vient au domaine militaire.
Foucault le relève en ces termes, en 1979 :
“Ce dont il est question, c’est de savoir si, effectivement, une économie de marché peut servir de principe, de forme et de modèle pour un État [...]. Faire la critique de l’État, repérer les effets destructeurs et nocifs de l’État, de cela tout le monde est d’accord. Mais à l’intérieur de cette critique générale, de cette critique confuse, [...] est-ce que, effectivement, le libéralisme va pouvoir faire passer ce qui est son véritable objectif, c’est-à-dire une formalisation générale des pouvoirs de l’État et de l’organisation de la société à partir d’une économie de marché ?”
Michel Foucault, ibid.
Avec le retour en force de la guerre, l’idéologie néolibérale semble avoir atteint ses limites. Dans un monde où les empires font leur retour et où les ressources s’amenuisent, accroissant la compétition entre acteurs économiques comme politiques, contester le devoir de solidarité nationale semble non seulement répréhensible d'un point de vue moral, mais politiquement de courte vue. Qui est le plus à même, dans ce contexte très dégradé, de protéger les citoyens, sinon les États eux-mêmes ?