Réplique

“Jaurès et Briand ont toujours conçu la laïcité comme un programme de libération des consciences” : le vice-président du Sénat Pierre Ouzoulias répond à l’historien Vincent Genin

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“Jaurès et Briand ont toujours conçu la laïcité comme un programme de libération des consciences” : le vice-président du Sénat Pierre Ouzoulias répond à l’historien Vincent Genin

Pierre Ouzoulias, sénateur communiste et historien. © Grégoire Campione/Réa

À l’occasion des 120 ans de la loi de séparation des Églises et de l’État, début décembre, nous avons publié une interview de l’historien Vincent Genin. Ce dernier regrette que la laïcité soit devenue « un idéal d’uniformité nationale ». Pierre Ouzoulias, sénateur communiste et également historien, estime cette lecture erronée : la laïcité a, selon lui, toujours porté en elle une certaine idée du progrès social. Il lui répond dans cette tribune.


 

À la suite de la publication d’un entretien accordé par l’historien Vincent Genin à Philosophie magazine au journaliste Alexandre Jadin, il m’a semblé utile de proposer une réponse critique afin de mieux éclairer les lecteurs sur la disputatio qui opposerait les tenants de deux conceptions de la laïcité. D’un côté, il y aurait une laïcité prétendument protectrice de la diversité – parmi lesquels il se compte. De l’autre, des « laïcards » pour qui elle serait un « idéal d’uniformité nationale », « une forme de restriction des libertés, et un véritable nationalisme ».

Ne pas réécrire l’histoire

Pour démontrer que cette laïcité prétendument oppressive serait en totale contradiction avec l’esprit de la loi de séparation des Églises et de l’État, Vincent Genin réécrit l’histoire de sa gestation en présentant Aristide Briand et Jean Jaurès comme les artisans modérés d’un consensus qui aurait écarté les catholiques ultramontains défendant l’autorité politique du Saint-Siège comme les anticléricaux les plus extrémistes souhaitant l’abolition de la religion, tel Maurice Allard. Cette lecture irénique de la Séparation ne rend pas justice au projet politique de Briand et de Jaurès en ne le distinguant pas du texte qui est voté par une majorité hétéroclite allant des socialistes révolutionnaires aux républicains modérés.

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Les deux socialistes ont une conscience claire du rôle joué par l’institution catholique, alors financée par l’État, dans la défense des privilèges des possédants qu’ils combattent. À la différence des guesdistes, qui considèrent que la religion disparaîtra avec l’avènement du socialisme, Briand et Jaurès sont persuadés que le programme laïque de libération des consciences doit être mené de front avec la lutte sociale d’émancipation des travailleurs. Jaurès revendique avec beaucoup de clarté la nécessité de ce double combat : « Toutes les libertés humaines sont solidaires, et l’esprit de l’homme ne peut se mouvoir librement dans les questions politiques et sociales si, dans les questions religieuses, il est rivé par des chaînes de fer au roc de la tradition » (Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, 13 août 1905). Le socialiste veut libérer les forces sociales de « toute tutelle théocratique ».

 

“Il ne s’agit pas de persécuter, mais de libérer : libérer l’État de l’emprise cléricale, libérer les consciences de toute tutelle politique ou religieuse”Aristide Briand

Le rapport parlementaire qui est rédigé par Briand pour la commission spéciale de la Chambre des députés, sous la présidence de Ferdinand Buisson, n’est pas moins explicite : « Il ne s’agit pas de persécuter, mais de libérer : libérer l’État de l’emprise cléricale, libérer les consciences de toute tutelle politique ou religieuse. » Briand ajoute plus loin que le dessein de la future loi est de « répondre aux principes de persécution du clergé, par des principes de liberté [de] rejeter les prêtres dans leurs églises, pour que soit affranchie la société laïque ».

Une préparation au combat de classes

Dans l’entretien qu’il a accordé, Vincent Genin ne dit rien de la dimension sociale et politique des législateurs de 1905. Je me permets de citer longuement l’historien Jean-Paul Scot qui l’a parfaitement restituée : 

« La conscience de classe n’est pas que d’essence économique, elle est aussi morale. Un ouvrier catholique ne sera pas spontanément socialiste parce qu’exploité. Il faudra qu’il rejette la solidarité de classe que lui recommande l’Église. Un ouvrier socialiste mettra la même force d’opposition à l’exploitation capitaliste qu’à la charité chrétienne. La libre pensée et l’irréligion ont donc très souvent précédé l’affirmation d’une conscience de classe. Voilà pourquoi Jaurès et Vaillant ont assumé la lutte anticléricale comme une propédeutique au combat de classes, comme une étape de libération permettant de clarifier la lutte pour le socialisme. »

« L’État chez lui, l’Église chez elle ». Comprendre la loi de 1905 (Seuil, 2005, p. 131).

 

“L’intention du législateur de 1905 était déjà de contrôler l’expression religieuse considérée comme potentiellement pernicieuse”

Certes, la loi de 1905 affirme, dans ses principes de l’article premier, la liberté de conscience et le libre exercice des cultes. Néanmoins, elle soumet les cultes à un régime dérogatoire en instituant un statut associatif sui generis et en créant, par son titre V, une « police des cultes ». Vincent Genin estime que la loi sur le respect des principes de la République de 2021 a « tripatouillé » la loi de 1905. Pourtant, s’agissant de son article 34 qui punit le « ministre d’un culte qui […] aura publiquement par des discours prononcés, des lectures faites, des écrits distribués ou des affiches apposées, outragé ou diffamé un citoyen chargé d’un service public », la loi de 2021 n’a modifié que le quantum des peines. L’intention du législateur de 1905 était déjà de contrôler l’expression religieuse considérée comme potentiellement pernicieuse.

Une loi de séparation plus libérale que celle adoptée le 9 décembre 1905 aurait été possible. Lors des débats de la commission spéciale, elle avait été esquissée par plusieurs députés, dont Ernest Roche. Elle aurait permis la constitution des associations chargées des cultes dans le cadre de la loi de 1901 sur la liberté d’association et n’aurait soumis les ministres du culte qu’au droit commun de l’article 24 de la loi de 1881 sur la liberté d’expression.

L’école au cœur du projet laïque

Il est vrai que la loi de 1905 ne comporte aucune disposition sur l’école. Pourtant, la question scolaire ne peut être dissociée de l’œuvre de séparation. En voulant organiser la laïcisation de tout l’État par la séparation, les législateurs de 1905 veulent aussi libérer l’école de toute emprise confessionnelle. Une fois de plus, c’est Jaurès qui défend le plus explicitement cette ambition dans son discours aux écoles publiques de Castres prononcé en juillet 1904, quelques mois avant l’examen de la proposition de la commission de Briand. Jaurès souhaite un système scolaire totalement laïque organisé par l’État pour tous les élèves : « L’enfance a le droit d’être éduquée selon les principes mêmes qui assureront plus tard la liberté de l’homme. Il n’appartient à personne, ou particulier, ou famille, ou congrégation, de s’interposer entre ce devoir de la nation et ce droit de l’enfant. » Vincent Genin considère qu’il existerait aujourd’hui un « scolarocentrisme » de la laïcité. Il se trompe. L’école a toujours été au cœur du projet laïque.

En substance, Vincent Genin conçoit la laïcité comme un « moyen juridique de reconnaissance des pluralités », alors qu’elle est avant tout un instrument de libération des consciences, au service d’une République radicale dans son projet d’émancipation des individus et de la société. Ce n’est pas une mauvaise interprétation, mais une tentative de travestissement qui est inspirée, à mon avis, par la critique contemporaine de l’universalisme, des Lumières et du progressisme. Comme l’a montré Stéphanie Roza dans son article « Michel Foucault, les Lumières et la tradition socialiste » (Revue de métaphysique et de morale), la pensée de Michel Foucault alimente un courant de pensée pour lequel tout projet collectif serait par essence totalitaire, et où « seules demeureraient pleinement légitimes les stratégies individuelles de subversion des normes ».