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Vincent Genin : “Si la loi de 1905 définissant la laïcité est bien d’inspiration anticléricale, elle n’est pas antireligieuse”

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Vincent Genin : “Si la loi de 1905 définissant la laïcité est bien d’inspiration anticléricale, elle n’est pas antireligieuse”

L’historien Vincent Genin. © Marc Ollivier/Ouest France/Maxppp

En décembre 2025, nous avons publié un entretien avec l’historien Vincent Genin, qui regrettait que la laïcité soit devenue « un idéal d’uniformité nationale ». Pierre Ouzoulias, sénateur PCF et également historien, nous a adressé une critique de cette intervention, où il fait valoir que la laïcité a toujours porté en elle une certaine idée du progrès social.

Vincent Genin a souhaité répondre à cette critique. Nous publions avec plaisir cette nouvelle prise de parole, qui atteste que le sens de la laïcité continue de faire débat. 


 

J’ai lu avec attention la réaction de M. Pierre Ouzoulias à l’entretien que j’ai accordé à Philosophie magazine à propos de la loi de 1905 et de la laïcité. Son propos, qui m’a étonné, mérite réplique.

Plusieurs points communs

M. Ouzoulias conteste mon propos selon lequel la laïcité est devenue un « idéal d’uniformité nationale », en ajoutant qu’il s’agit plutôt d’une « idée de progrès social ». Mais je suis d’accord avec les deux propositions, serais-je tenté de dire au vice-président du Sénat affilié au Parti communiste, également historien et archéologue de la Gaule. La question est de savoir de quelle époque nous parlons. La laïcité a certes été un vecteur de progrès social en 1882 (lois Ferry) et 1905. Ce n’est plus le cas aujourd’hui – du moins si l’on parle de la laïcité telle qu’elle est déviée de sa trajectoire depuis les années 2000. Le comble est que nous sommes d’accord en plusieurs points : il a critiqué en 2021 dans La Croix le projet de loi sur le « respect des principes de la République », je vais y revenir, s’est opposé à l’interdiction du voile aux mineurs fin 2025 et refuse la conception de la laïcité en tant qu’exclusion. J’ai l’impression que mon critique a pris mon entretien pour prétexte à l’affirmation de son propre point de vue, quitte à taper à côté de sa cible (à savoir moi). Je pense aussi qu’il souhaite marquer son territoire sur la laïcité dans le champ médiatique.

➤À lire aussi : « La laïcité comme programme de libération des consciences » : la vision de Pierre Ouzoulias

Selon M. Ouzoulias, je « réécris », je « travestis » et nourris une « version irénique » l’histoire. Rien que cela. Il faut dire que Briand et Jaurès, deux socialistes qui ont œuvré décisivement au vote de la loi de 1905 étaient, je le réaffirme, des hommes de consensus et modérés sur ce dossier. Cela ne signifie pas mous ni léthargiques : cela veut dire pragmatiques. Ce fut le cas en 1904-1905, de la gauche à la droite en passant par les « progressistes » : les projets antireligieux (non seulement anticléricaux) d’Allard, les réticences catholiques de l’abbé Gayraud, les restes du combisme, n’ont jamais obtenu pleinement gain de cause. Briand fut la synthèse. Et, comme le dit justement M. Ouzoulias, Briand, cet ancien avocat très à gauche, au fond libertaire et peu obsédé par les appareils politiques, était surtout épris de paix sociale, de liberté de conscience et des corps. Bien sûr qu’ils étaient anticléricaux. Mais non antireligieux. Là est une nuance qui manque à mon critique. Ferry croyait en Dieu, on le rappelle ? Oublie-t-on que Ferry puis Briand voulaient tout, sauf une guerre civile ? Quant à dire que le projet laïque était indissociable de grandes lois sociales à venir, je n’ai jamais soutenu le contraire. 

“La loi de 2021 et celle de 2004 sur l’interdiction des signes ostensibles à l’école ne sont en aucun cas des mises à jour ou des continuités de la loi de 1905. Elles en sont des transgressions !”

À propos de la loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », à l’égard de laquelle je suis très critique depuis son application, M. Ouzoulias, qui s’y était pourtant opposé dans un entretien mentionné, écrit : « L’intention du législateur était déjà de contrôler l’expression religieuse considérée comme potentiellement pernicieuse. » Je m’inscris en faux face à cette proposition. La loi de 1905 souhaite certes laïciser les bâtiments, défendre les consciences des pressions extérieures, séparer en large part les budgets publics et ecclésiaux, mais ne parle pas de contrôle. Il y a une police des cultes prévue par la loi, mais elle concerne leur organisation, leur financement… et à aucun moment la visibilité vestimentaire : Briand a dit publiquement qu’un écueil de la Séparation serait de se perdre dans des polémiques autour de bouts de tissu. Que dirait-il aujourd’hui ? La loi de 2021 mais aussi celle de 2004 sur l’interdiction des signes ostensibles à l’école publique ne sont en aucun cas des mises à jour ou des continuités de la loi de 1905. Elles en sont des transgressions. Voyons à quel point celle de 1905 valorise la liberté d’association et à quel point celle de 2021 la restreint. Que cela échappe à mon critique m’étonne. Pour contrer les emprises des cultes sur l’État, la loi de 1905 mais aussi la jurisprudence sur la sécurité intérieure auraient très bien pu, si ces textes étaient mieux connus, plutôt que d’être totémisés, être mobilisés, plutôt que de créer une loi. Mais il fallait une loi de circonstance après le meurtre ignoble de mon collègue Samuel Paty, en octobre 2020.

Un procès d’intention ?

M. Ouzoulias me reproche de parler de « scolarocentrisme » de la laïcité aujourd’hui, en avançant que ce fut toujours le cas. Je maintiens. La loi de 1905 ne concerne pas l’école. Ferry avait déjà œuvré en ce sens. Certes, Jaurès souhaitait, dans un discours bien connu de 1904 prononcé à Castres, cité par M. Ouzoulias, une école totalement laïque. L’Italie et la Belgique ont caressé ce projet et l’on sait qu’il figure encore, à peu de choses près, dans le programme commun de 1971. Mais, depuis 1989, le mot laïcité appelle de manière pavlovienne le mot « école ».

Le texte de mon contradicteur se termine par un petit procès d’intention. Je serais un apôtre de la diversité, du « vivre-ensemble », un laïc post-œcuménique peut-être (je ne suis né dans aucun monothéisme), un ami du communautarisme, un ennemi du collectif, de l’abstraction républicaine, de l’« universalisme » (oui, du moment qu’il s’impose comme une vérité localisée qui s’impose aux consciences du monde), des « Lumières » (fichtre ! encore faudrait-il savoir si ce sont celles de Voltaire, Rousseau, Diderot, Casanova) ou du « progressisme » (ben voyons). Je serais un épigone de Michel Foucault, exaltant l’individu, la division, l’éclatement du social, du lien, des effusions collectives, et voyant la société comme un « totalitarisme ». Du moment que la Société, la République, ou les « valeurs républicaines », qui sont en train de se transformer en catéchisme laïque, absorbent les conditions humaines singulières, je ressentirais une oppression.

Par ailleurs, cette réduction de Michel Foucault est regrettable. Nous sommes dans une France qui, depuis les années 1980, n’en finit pas de liquider Mai-68 ainsi que les intellectuels qui ont pensé la singularité mais toujours dans ses déterminismes sociaux. Oui, j’aime Foucault, mais aussi Roland Barthes et Jean-Paul Sartre, comme j’aime et j’enseigne Raymond Aron, Alexis de Tocqueville (au-delà de leurs récupérations réactionnaires), Karl Marx ou Max Weber. Oui, Sartre et Foucault ont applaudi à la révolution islamique iranienne de 1979. Donc, liquidons-les ! Oui, Foucault a affirmé que le XIXe siècle avait donné à l’homme l’illusion qu’il remplaçait Dieu et qu’à force de se chercher comme objet, l’homme finissait par se perdre dans sa quête… et ne trouvait jamais son « essence ». L’humanisme semblait respectable, mais à dépasser : Nietzsche, en proclamant la mort de Dieu (c’est-à-dire de l’homme se concevant divin), avait entamé le travail. Le citoyen abstrait n’existe donc pas pour ces penseurs, et je reste songeur devant la critique qui serait la leur de la France actuelle... Oublions donc, aussi, le combat de Foucault en faveur de la dignité des prisonniers, son projet encyclopédique et sa lecture des historiens de l’économie, des représentations et du social que furent Marc Bloch et Lucien Febvre ? Si l’on veut par ailleurs jouer à un jeu qui ne me plaît pas du tout, nous pourrions rappeler que le dernier Aron a fréquenté des milieux très à droite tandis que Briand, mort en 1932, par son pacifisme, aurait préparé l’esprit munichois de 1938 (son cabinet comptait le plus fervent d’entre eux, Alexis Léger). L’histoire ne se fait pas à coups de héros et de rétrospectives.

Je terminerai par cette phrase de Roland Barthes à propos de son ami Philippe Sollers (oui !), que j’aime aussi et qui fut si haï des universitaires (le sentiment est réciproque), qui l’ont plus souvent aperçu à la télévision que lu :

“Nous acceptons (c’est là notre coup de maître) les particularismes, mais non les singularités ; les types, mais non les individus. Nous créons (ruse géniale) des chœurs de particuliers, dotés d’une voix revendicatrice, criarde et inoffensive. Mais l’isolé absolu ? Celui qui n’est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni fou, ni arabe, etc. ? Celui qui n’appartient même pas à une minorité ? La littérature est sa voix, qui, par un renversement ’paradisiaque’, reprend superbement toutes les voix du monde, et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l’on se porte, pour l’écouter (comme dans ces dispositifs acoustiques d’une grande perversité), très au loin, en avant, par-delà les écoles, les avant-gardes, les journaux, les conversations”

Roland Barthes, Sollers écrivain (1979)