La lettre du lundi
“Je suis partout” : édition du dimanche
© Bernard Patrick/ABC/Andia.fr
« Je me demandais en quoi la sortie des Rayons et les ombres, biographie complaisante d’un collaborationniste, était symptomatique de notre époque. J’ai eu la réponse hier en ouvrant Le Journal du dimanche.
Face au tollé soulevé par l’éviction d’Olivier Nora des éditions Grasset, Vincent Bolloré répond dans Le Journal du dimanche, qui lui appartient. D’un côté, il se défend en prétendant qu’il n’occupe aucune fonction chez Hachette, qu’il n’est donc pas responsable, et que le désaccord entre la direction et l’éditeur ne porte que sur la date de parution du prochain ouvrage de Boualem Sansal. De l’autre, il attaque en déplorant des performances économiques “décevantes” de Grasset, en dévoilant le montant très élevé du salaire d’Olivier Nora et en se réjouissant que les écrivains de la maison seraient vite remplacés par de nouveaux auteurs. La phrase la plus assassine fustige “une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopte et se soutient, et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup”. Volontiers papal, l’homme d’affaires, qui se définit comme “chrétien démocrate” (ce qui n’a rien à voir avec démocrate-chrétien), ose même un “n’ayons pas peur” !
Toute la rhétorique de l’extrême droite antisémite
C’est cette ligne que poursuit, dans l’article suivant, Pascal Meynadier, secrétaire général de la rédaction du JDD. Ce texte est hallucinant tant il ressuscite les figures de style et les accusations de la presse d’extrême droite des années 1930 et 1940. Sous le titre “‘Affaire’ Grasset : chronique d’une manipulation”, il reprend les thèses traditionnelles du complot des élites déracinées. Avec, par ordre d’apparition :
La dénonciation d’un petit milieu de privilégiés. “Séisme de magnitude 9 à Saint-Germain-des-Prés”, débute-t-il avec ironie. “La gauche mondaine en panique”, qui fait la pluie et le beau temps sur le monde des Lettres, défend son territoire face à la colère populaire.
Le récit d’une indignation factice. La campagne médiatique de “bollorophobie” est “savamment orchestrée”. Elle n’a rien de sincère, ne défend aucun idéal de pluralisme éditorial, mais vise à rassembler des semblables pour la défense de leurs privilèges. Elle unit d’ailleurs des tendances diverses chez les auteurs de Grasset, “de la gauche Kouachi à la Virginie Despentes jusqu’à la droite cocaïne de Frédéric Beigbeder”. Ces gens ne défendent pas leur liberté et leurs différences, mais des intérêts communs.
La corruption d’un milieu littéraire et médiatique. Pascal Meynadier insiste sur la collusion entre écrivains et journalistes car, selon lui, les auteurs qui protestent sont “une majorité de journalistes”. Ils forment un système occulte visant à dominer l’opinion en se renvoyant des ascenseurs.
L’allusion antisémite. Elle parcourt tout le texte. La réunion des écrivains se tient “sous le haut patronage d’Alain Minc”, l’une des figures préférées de l’antisémitisme français contemporain. On y croise “’l’ami’ Denis Olivennes”, autre patron de presse et d’édition, et évidemment Bernard-Henri Lévy, qui “surnomme [Olivier Nora] ‘le rabbin’”. L’ex-patron de Grasset a droit, lui, à un portrait tout spécial. “Homme de réseaux par naissance”, “le charme est son métier, les jeux de pouvoir son oxygène”. Il fréquente depuis toujours les trois autres personnages sus-cités. Son principal talent n’est pas la littérature, mais une “méthode” consistant à “bien soigner les jurés des prix littéraires, distribuer des à-valoir disproportionnés et surtout multiplier les livres de journalistes pour s’attirer les bonnes critiques”.
Eh oui, ce texte dénonçant un système occulte d’entraide entre personnes d’origine juive dans le but de dominer le pays, et cachant leur soif de pouvoir et d’argent sous les atours de la littérature, a été écrit en 2026. Quand on sait que Je suis partout, le journal devenu d’extrême droite et antisémite, a été lancé par l’éditeur Arthème Fayard, et que Bernard Grasset, fondateur de la maison éponyme, a été frappé d’indignité nationale pour collaboration durant la Seconde Guerre mondiale, on se dit qu’il y a des télescopages étonnants. Le nouveau Je suis partout du dimanche (JSPDD) ne fait que ranimer des recettes éprouvées.
Sommes-nous en 1938 ?
Revenons aux Rayons et les ombres. Le personnage principal de ce film est Jean Luchaire, homme de presse pacifiste devenu collaborationniste. Le réalisateur montre sa lente dérive. Mais, dans le film (contrairement à la réalité historique), celle-ci est surtout due à sa fidélité en amitié, à son amour pour sa fille, à sa maladie, à son goût de la fête et des cigarettes, et non à des motifs idéologiques. Quoi qu’on pense du film, son dernier dialogue, entre la fille du patron de presse et un cinéaste juif ukrainien, suggère que la faute des Luchaire n’est pas tant d’avoir ignoré la nature du régime qu’ils soutenaient, que d’avoir tout fait pour ne pas chercher à savoir. Or, avec l’article du JDD, il ne s’agit pas d’ignorance. La rhétorique utilisée vient directement de la presse d’extrême droite antisémite de l’entre-deux-guerres. Il faut plutôt donc prendre – comme le titre du livre de Michaël Fœssel, qui s’est plongé dans ces journaux de 1938 – ce texte pour ce qu’il est : une récidive. »
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