L'oeil et l'esprit
Jean-Paul Sartre / le Tintoret : Insoutenable pesanteur de l’Être
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Cet article est issu du numéro 7 de Philosophie magazine « 7 - mars 2007 », en kiosque le 22 février 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Jean-Paul Sartre voit dans le Tintoret le premier des artistes maudits. Bouleversant les lois de la gravité, sans respect pour les hiérarchies, le peintre de Venise représente un monde sans Dieu.
Des anges piquant du ciel tels des aérolithes, des matrones en contre-plongée plus lourdes que des colonnes, des cascades de corps en chute libre, des membres arc-boutés comme des catapultes : voilà l’univers du Tintoret, alias il Tintoretto, au nom sonore comme un éboulis. Au cœur du foisonnement dynamique qui s’empare de la toile, Jean-Paul Sartre décèle les traces d’une insoumission, d’une liberté secrète, s’entêtant à déjouer les pièges du paraître et de la perspective pour mieux approcher l’Être.
Il consacre au peintre une étude inachevée, Le Séquestré de Venise, dont des morceaux ont été publiés ici et là. Dans le volet de 1957, repris dans Situations IV, il examine, selon une approche socio-historique, le rapport de l’artiste à son temps et à sa cité. Il voit dans le Tintoret une victime de la jalousie de Titien, de l’hostilité sourde de Venise, du rejet des théologiens, c’est-à-dire le premier des maudits, frère lointain de Charles Baudelaire, Gustave Flaubert et Jean Genet, ou des héros sartriens qui, à l’instar du Roquentin de La Nausée, inventent leurs propres valeurs. Quelle faute a donc commise, à la barbe auguste des Vénitiens, ce fils de teinturier né en 1518 (vingt-huit ans après Titien) et dont Le Miracle de l’esclave fait sensation en 1548 ? Il a, selon Sartre, dévoilé « sous son pinceau, un monde absurde et hasardeux où tout peut arriver, même la mort de Venise », catastrophe autrement plus grave, aux yeux des riches négociants, que la mort de Dieu. Par là, le Tintoret appartient bien à ce Cinquecento qui correspond à la fois à une éclipse du divin et au déclin de Venise.