Entretien
Jean-Pierre Dupuy : “Il y a de la malfaisance dans l'admiration”
© Holly Andres
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Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine « Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens », en kiosque le 20 novembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’envie, qui mêle désir de s’emparer de ce que l’autre possède et émulation, est le moteur secret du capitalisme. La jalousie, elle, est bien plus destructrice. Pour Jean-Pierre Dupuy, grand connaisseur de l’œuvre de René Girard et auteur de La Jalousie. Une géométrie du désir (Seuil, 2016), c’est elle qui nourrit le ressentiment contemporain.
Comment définiriez-vous l’envie ?
Jean-Pierre Dupuy : Il est difficile de définir un mot qui vous glisse entre les doigts. Les Anglais distinguent bien l’envie du désir : aucun n’utilisera le mot « envy » pour dire qu’il a envie d’une glace. En français, en revanche, on utilise le même mot pour dire qu’on a envie de manger quelque chose et qu’on envie quelqu’un pour ce qu’il fait ou ce qu’il est – le vrai sens du terme. En outre, le mot « envie » est ambigu. Quelques mois après le 11 septembre 2001, j’ai été invité par le patron de General Motors Europe à parler de l’envie. En interrogeant la motivation des terroristes d’Al-Qaïda, j’ai assuré qu’ils étaient motivés par les passions tristes de l’envie et du ressentiment contre l’Occident. Ils ont voulu détruire, tout en s’autodétruisant, cela même qu’ils désiraient ardemment, sans pouvoir se l’avouer. Ils étaient envieux d’un mode de vie qu’ils imaginaient à jamais hors de leur portée. Mon interlocuteur, homme d’affaires, était interloqué. Car, pour lui, l’envie était synonyme d’inspiration et d’émulation. Il voulait que mes propos aident ses collaborateurs à retrouver la niaque dans une période difficile. Or ce qui m’intéressait, c’était plutôt ce qu’il y a de destructeur et de violent dans l’envie contrariée. Il y a des manières très diverses de considérer l’envie.
Il y a donc une ambivalence dans l’envie ?
Oui. Fondamentalement, quand j’envie quelqu’un, est-ce que je l’envie lui comme personne ou pour ce qu’il possède ? Si j’envie un milliardaire, c’est pour le pouvoir qu’il incarne ou la voiture de luxe qu’il conduit ? René Girard a décrit cette structure mimétique du désir sous la forme d’un triangle : un sujet, un modèle et un objet. Le sujet admire un modèle, et calque son désir sur celui du modèle. Le désir mimétique est donc un désir copié sur celui d’un autre. Je veux ce que l’autre possède parce que lui le possède. Si la chose qu’il désire ne peut être partagée, alors il devient un rival. Mais le marché résout en grande partie ce problème. À moins que je sois fétichiste, je peux, moi aussi, tenter de m’acheter une voiture de luxe... et la rivalité disparaît. Cette dynamique commence par une forme d’admiration pour un modèle, dont la supériorité me rabaisse en même temps qu’elle excite mon désir. René Girard parle de pseudo-masochisme : le sujet n’a pas le désir de se faire mal, mais celui d’avoir un modèle qui vaille le coup. Or le meilleur signe qu’il vaut le coup, c’est qu’il me domine, me dépasse, me bat. C’est douloureux, mais stimulant. L’envie est donc une souffrance toujours mêlée à une forme d’exaltation et d’émulation. La première est considérée comme un péché capital, mais pas la seconde. Pourtant ce sont les deux faces d’une même médaille. Girard minimise ce qu’il y a de positif dans l’envie. Prenez les cathédrales : elles sont le produit d’une rivalité entre grandes villes. Des choses admirables naissent de l’envie et de l’émulation qu’elle génère.