Anniversaire de la mort de Michel Foucault

Judith Revel : Foucault, plus que jamais vivant 40 ans après sa mort

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Judith Revel : Foucault, plus que jamais vivant 40 ans après sa mort

Michel Foucault (1926-1984). © Ozkok/Sipa

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L’auteur des Mots et les Choses est mort il y a tout juste 40 ans. Spécialiste du philosophe, Judith Revel explique comment l’approche de son œuvre a évolué. Malgré les polémiques et une certaine saturation, elle est persuadée que sa méthode d’approche par l’étude des textes et son « obsession du présent » est plus féconde que jamais.


 

Comment avez-vous découvert Foucault ? 

Judith Revel : Quand Michel Foucault est mort, en juin 1984, je passais le bac. On m’a offert Les Mots et les Choses. Je crois avoir ouvert le livre, lu le texte sur les Ménines de Vélasquez et renoncé au reste – c’était trop difficile. Trois ans plus tard, il a fallu que je trouve un sujet de maîtrise. J’étais à l’ENS, mais Pierre Macherey faisait un séminaire sur Foucault à Paris 1 – sans doute le tout premier séminaire consacré à la pensée foucaldienne. J’y suis allée et c’était passionnant. Il y avait là une manière d’envisager la pensée contemporaine française que nous ignorions. Pour moi qui sortais de deux années de prépa, il y avait Sartre et pas grand-chose de plus. Mais je découvrais ce que Foucault, dans un de ses derniers textes, a appelé « les philosophies du concept », qu’il oppose aux « philosophies du sujet ». Macherey avait choisi de partir de cette distinction, qui apparaît dans le tout dernier texte auquel Foucault a donné son imprimatur avant de mourir, « La vie : l’expérience et la science ». Vous voyez, quarante ans après, je m’en souviens encore. Dans le premier camp : Bachelard, Koyré, Cavaillès, Canguilhem. Dans le second, Sartre et Merleau-Ponty. C’était la découverte d’un continent. Puis on m’a conseillé d’aller voir du côté de la bibliothèque dominicaine du Saulchoir, où Foucault avait beaucoup travaillé dans les dernières années et où les toutes premières archives venaient d’être déposées. Il y avait beaucoup de textes inédits, on cherchait à retrouver les enregistrements des cours au Collège de France, on pistait littéralement les documents, ça tenait à la fois de la philosophie et de l’enquête, et je crois avoir acquis durablement l’idée que le travail intellectuel, fût-il philosophique, a à voir avec la matérialité – le papier, les feuillets, les vieilles cassettes magnétiques, les notations illisibles, ce qui s’efface, ce que l’on retrouve, les brouillons, ce que l’on peut publier et ce qui est interdit... On était avant la publication des Dits et Écrits (1994). C’était formidablement excitant ; et quand j’y pense, la confiance que la génération qui nous précédait (je pense en particulier à Daniel Defert et à François Ewald) nous a accordée a été exceptionnelle. Une grande partie de ma formation philosophique, ce n’est pas la khâgne, l’ENS ou l’agrégation : ce sont les années du Saulchoir.

“Une grande partie de ma formation philosophique, ce n’est pas la khâgne, l’ENS ou l’agrégation – ce sont mes années de recherches sur Foucault”

 

Comprend-on mieux Foucault aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé depuis sa mort ? 

Je ne sais pas si on peut dire qu’on le comprend mieux. Il est évident que le corpus s’est considérablement élargi, donc on le comprend plus finement. J’ai souvent insisté sur la stratification des générations de chercheurs qui a été induite par la modification du corpus lui-même. Les collaborateurs et les amis de Foucault, la « première » génération, dont je ne suis pas, a essentiellement travaillé à partir des livres. La pensée de Foucault, c’était cela – et généralement, parmi les livres, le choix du point d’entrée impliquait à la fois un type de lecture et une « identification » de Foucault très variables. Le Foucault des lecteurs de l’Histoire de la folie n’était pas nécessairement le même que le Foucault des lecteurs de L’Archéologie du savoir. Les effets de lecture ont induit des effets d’identification : Foucault plus ou moins structuraliste, plus ou moins associé à l’analyse des discours, plus ou moins historien, plus ou moins politique... La publication des Dits et Écrits en 1994 a changé la donne. Ma « génération » à moi a très largement fondé sa propre lecture de Foucault sur ces quatre mille pages, parce que cela permettait de reconsidérer les livres à la lumière de ce qu’elles offraient. Et puis, troisième élargissement fondamental du corpus, il y a eu la publication des cours au Collège de France, qui a fait émerger des objets, que l’on connaissait déjà, mais dont on a pu saisir, avec les cours, la consistance absolument fondamentale – en vrac : la gouvernementalité, la biopolitique, la question de la subjectivation, la question de la vérité, et bien entendu toute la réflexion éthico-politique des dernières années. C’est très massivement ce qui a constitué le terrain de jeu privilégié de toute une génération de très jeunes chercheurs, qui, depuis, sont devenus des collègues. Enfin, en 2013, Daniel Defert, le compagnon de Foucault, a cédé à la BNF trente-huit mille pages inédites, l’équivalent de cent-dix boîtes d’archives – des dossiers de travail, des notes de lectures, des brouillons, beaucoup d’inédits, des cours, des manuscrits, un journal intellectuel, des lettres... Et l’entreprise de publication des inédits a pris un tour nouveau. Notre compréhension de la pensée foucaldienne s’en est trouvée considérablement élargie et enrichie, complexifiée aussi – et nous ne sommes pas au bout de nos peines ! 

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