Nature

La beauté de Fontainebleau

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La beauté de Fontainebleau

Une promenade dans la forêt de Fontainebleau, en Seine-et-Marne (77). © Francesco Carovillano-Sime/Onlyparis.fr

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Ravagée par les flammes, la forêt de Fontainebleau inspire depuis longtemps peintres, écrivains et penseurs en quête de reconnexion avec la nature. Anthologie.


Le havre des peintres et des écrivains

« L’âme moderne, effrayée, haletante, pleine de doutes devait chercher au milieu de toutes ses luttes, un refuge dans la Nature… », affirme en 1821 le peintre Paul Huet, précurseur de l’impressionnisme. Cette immersion dans la nature, il la trouvera notamment dans la forêt de Fontainebleau. Ce n’est pas le seul artiste dans ce cas. Quelques années plus tard, le « Père Ganne » ouvre, aux abords de la forêts, une auberge (désormais le musée des Peintres de Barbizon) qui ne tarde pas à attirer de nombreux paysagistes, dont Camille Corot, Théodore Rousseau, Narcisse Diaz de la Peña et surtout Jean-François Millet, le peintre de l’Angélus et des Glaneuses et plus célèbre représentant de l’« École de Barbizon ». Avec ce mouvement pré-impressionniste, né dans un petit village à une soixantaine de kilomètres de Paris et qui fait sortir les artistes de l’atelier pour aller peindre la nature sur le vif, la forêt de Fontainebleau attire de plus en plus l’attention des milieux artistiques, culturels et littéraire.

L’intérêt pour Fontainebleau n’est sans doute pas tout à fait un hasard. À proximité d’une capitale en plein développement, ce massif forestier touffu offre un havre de nature préservé. Du reste, quelques auteurs ont déjà commencé, au moment où les peintres y élisent domicile, à faire la réputation des bois. Dans ses Tableaux de la nature (1784-1790) déjà, Chateaubriand évoquait dès la fin du XVIIIe siècle le charme du bois :

“Forêt silencieuse, aimable solitude,
Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré !
Dans vos sombres détours, en rêvant égaré,
J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude !
Prestiges de mon cœur ! je crois voir s’exhaler
Des arbres, des gazons une douce tristesse”

François-René de Chateaubriand, La Forêt

Mais c’est surtout dans Obermann (1804) d’Étienne Pivert de Senancour que l’intérêt pour la forêt s’éveille. L’écrivain pionnier du romantisme conserve il est vrai, des bois, un souvenir mitigé. Il évoque les « rochers stériles » et ajoute : « Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. » Fontainebleau n’est pas vraiment grandiose pour l’auteur. Il n’en reconnaît pas moins qu’il s’est « fortement attaché » à ce « lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes », qui lui procure des sentiments mêlés de sérénité et de mélancolie.

“Je parcourus avidement ces solitudes ; je m’y égarais à dessein, content lorsque j’avais perdu toute trace de ma route et que je n’apercevais aucun chemin fréquenté. […] Quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j’éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l’âge facilement heureux. Je n’étais pas gai pourtant : presque heureux, je n’avais que l’agitation du bien-être. Je m’ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. […] Quand j’entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m’arrêtais, j’étais assez bien, et pour un moment je ne cherchais plus rien”

Étienne Pivert de Senancour, Obermann

Pour George Sand, qui visita plusieurs fois la forêt en compagnie de ses amants – Alfred de Musset en 1833, l’acteur Bocage en 1837, Alexandre Manceau en 1856 –, Senancour « ne rend pas justice, dans toutes ses lettres, à ce beau lieu. Il le rapetisse comme s’il avait peur de le trop admirer. Il le voit à travers son spleen » (Les Sept Cordes de la lyre). Aux yeux de l’autrice, qui rendait déjà hommage aux bois dans Elle et Lui (1859), « tout est beau ici ».

Le roman de Sennancour sera aussi remarqué par Jules Michelet, au début de L’Insecte (1857). Pour l’historien, l’auteur d’Obermann en est resté à la surface du bois. Il n’a pas saisi son fascinant mystère, la vie secrète qui palpite en lui. De l’extérieur, Fontainebleau ressemble à bien d’autres étendues boisées. Mais qui comprend vraiment la forêt ne manquera pas d’être captivé par son charme envoûtant.

“Ici, tout est obscur. Ce petit coin, fort à part dans la France, est une énigme. […] La vraie fée, c’est la nature ; c’est cette étrange contrée, sombre, fantastique et stérile. […] Ce lieu n’est original que là où il est bas, sombre, rocheux, où il montre le combat du grès, de l’arbre tordu, la persévérance de l’orme ou l’effort vertueux du chêne.
Bien des gens sont restés ici pris, englués. Ils sont venus pour un mois, et sont restés jusqu’à la mort. Ils ont dit à ce lieu fée le mot de l’amant à l’amante : “Que je vive, que je meure en toi !” Tecum vivere amem, tecum obeam libens ! Le curieux, c’est que chacun y reconnaît ce qu’il aime. […] Ce lieu est fort ; on n’y est pas impunément. Quelques-uns y perdent l’esprit […]
La fée d’ici a je ne sais combien de visages. […] Pour être juste avec elle, il faut dire que cet amusement des métamorphoses, tous ces changements à vue, sont choses extérieures. Mobiles en ses feuilles et ses brumes, fuyant en ses sables mouvants, elle a une assise profonde qu’aucune forêt n’a peut-être, une puissance de fixité qui se communique à l’âme, qui l’invite à s’affermir, à creuser et chercher en soi ce qu’elle contient d’immuable. Ne vous arrêtez pas trop à ces accidents fantastiques. Le dehors dit : Comme il vous plaît. Le dedans : Toujours et toujours. C’est la véritable beauté, au cœur profond, fidèle et tendre, qui n’en varie pas moins sa grâce […] Je compris qu’en cet espace étroit, médiocre, en ce désordre apparent de grès, d’arbres, de rochers, il y avait une forme assez régulière qui devait cacher en elle un mystère que rien n’annonce au premier regard”

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