La lettre du mardi
La beauté du temps qui passe
© Mattjeacock / istockphoto
« “Chers voisins. Ce soir, je fête mes 40 ans. Je sais, je ne les fais pas ! J’organise à cette occasion une petite soirée et je vous prie de…” J’ai affiché ce mot en grand sur la porte de mon immeuble, samedi 7 mars – pas peu fière de ma “blague de boomeuse” chaleureusement saluée par une amie. 40 ans, le temps passe. Ça fait quoi ? Plutôt du bien.
40 ans, âge symbolique. Les magazines ont beau dire que “la quarantaine est la nouvelle trentaine”, chaque génération ayant comme rajeuni à mesure que nous faisons tout plus tard, il faut avouer que le nombre frappe. 40, si tout va bien, c’est une moitié de vie. “Je suis à la pliure de mon existence”, ai-je répété samedi soir en agitant mon gobelet de champagne, tandis qu’une playlist déjà ancienne emplissait mon T2. Face A, face B. Dans l’assistance, une douzaine de personnes me connaissaient depuis vingt ans. Double pliure ! 20, 40, et puis 80…
Se vivre canapé
Pendant mon petit discours, j’ai tenté d’arguer que l’esprit humain se sentait plus à l’aise avec les nombres impairs (comme pour les bouquets de fleurs) et qu’il aurait été tout aussi sympathique de fêter mes 39 ou 41 ans. J’oubliai que le temps n’est pas une question visuelle, mais de rythme. Et que, comme pour le battement des mesures, le tempo binaire reste le plus naturel à l’être humain.
J’ai moins ressenti un choc qu’une forme d’installation dans la vie. Je peux enfin dire : “J’ai 40”, comme si je disais : “Je viens d’acheter un canapé super confortable.” Je me vis canapé. Si je ne suis pas mécontente de faire un peu plus jeune que mon âge – du moins, c’est ce qu’on me dit –, je ne me sens pas plus ou moins jeune pour autant.
Vieillir, une illusion ?
En fait, je ne me sens pas vieillir du tout. Comme si vieillir était une illusion, presque un mensonge. J’ai réellement le sentiment d’être la même personne qu’à 20 ans, comme si cet âge-là, celui de ma sédentarisation parisienne, de ma découverte approfondie des sciences humaines et de mes premières expériences sexuelles, de mes plus beaux voyages aussi, s’était consolidé pour longtemps, et peut-être même, pour toute la vie. J’ai forcément changé, un peu, mais je n’en ai pas conscience. Les souvenirs qui s’accumulent ne lestent pas mon esprit, pas plus que le fait de voir mon visage changer, ni celui de ceux qui m’entourent.
Peut-on échapper au temps ? C’est une question que je ne me posais pas à 20 ans, et que je me pose aujourd’hui. Le corps, assurément, chemine sur des voies parallèles à l’esprit : il se corrompt sans que l’on n’y puisse rien et finira un jour par abandonner. Mais l’esprit ? Quand je parle à mes vieux amis, c’est comme si je leur parlais non pas pour la première fois – car toute rencontre impose ses règles – mais pour la seconde ou troisième fois... alors même que je les connais mieux que jamais.
Et cela ne vaut pas que pour les anciens. Avec les personnes de mon âge que je côtoie depuis peu, j’ai la sensation de partager le même présent qu’elles, que ce présent, nous le partageons secrètement depuis quarante ans, et qu’il nous porte tous ensemble, inexorablement, à travers le temps. C’est tout le sens de la belle expression “avancer en âge” : nous avançons groupés, comme des curseurs se déplaçant en ligne droite, offrant une image non pas de sur-place, mais de constance.
“Un peu de temps à l'état pur”
Pour tenter de comprendre cette impression si particulière, j’ai relu un passage de Proust. Dans Le Temps retrouvé, l’écrivain explique que les souvenirs involontaires sont ce qui le fait “s’affranchir” du temps : lorsqu’une sensation physique identique à une autre vécue dans le passé ressurgit – “bruit de la fourchette et du marteau, même inégalité de pavés” –, le narrateur cesse de distinguer entre le passé et le présent, goûtant ainsi “un peu de temps à l’état pur ”. Il a alors l’impression véritable que son esprit “renaît”, puisqu’il est temporellement partout, comme suspendu dans une sorte de présent devenu éternel.
L’idée est magnifique, mais à la réflexion, je me demande pourquoi Proust la circonscrit aux sensations physiques, surtout à l’odorat et à l’ouïe. Car lorsque j’échangeais avec mes amis, en cette nuit du 7 au 8 mars, face à ces visages et ces conversations familières qui ne semblaient pas avoir spirituellement vieilli et dont la voix paraissait comme venue tout droit de 2006, j’avais l’exacte sensation de goûter, moi aussi, un peu de temps à l’état pur. »
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