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La déconstruction : attention, zone de chantier

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La déconstruction : attention, zone de chantier

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« Déconstruire notre propre histoire » afin de « lutter contre les discriminations et le racisme. » Cette déclaration d’Emmanuel Macron a été prononcée dimanche dernier lors d’une interview à la chaîne américaine CBS. Faisant écho au passé colonial de la France, sa proposition a soulevé l’indignation de personnalités politiques de droite et d’extrême droite : « Un président ne devrait pas dire ça. Son discours nourrit le discours indigéniste et racialiste », s’est ainsi offusqué sur Twitter le député LR Éric Ciotti.

« Déconstruire » : le mot semblait autrefois réservé aux universitaires et aux amateurs de Jacques Derrida, grand théoricien de ce concept. Mais désormais, on l’entend aussi dans la bouche de coaches en développement personnel et de militants féministes ou décoloniaux. Petite nouveauté, il ne s’agit plus uniquement de déconstruire un discours, mais d’appliquer à soi-même une forme de vigilance permanente. Méthode d’autocensure ou souci de l’autre ? Voici pourquoi la « déconstruction » connaît un renouveau aujourd’hui.

La déconstruction, un concept à succès

Dans l’histoire de la philosophie, rarement un concept aura autant collé à la peau d’un philosophe. Le tandem est aussi célèbre que la compréhension que l’on en a est opaque : il faut dire que Derrida lui-même n’a rien fait pour faciliter la tâche. Il décrit la déconstruction tantôt comme une méthode, tantôt comme un processus, tantôt comme un horizon. C’est en 1967, dans De la grammatologie, qu’il développe l’idée pour la première fois. Déconstruire, pour lui, c’est d’abord critiquer la primauté accordée à la présence, au détriment de l’absence. La voix, la parole est présence – il y a un locuteur – alors que l’écriture est plutôt de l’ordre de l’absence, puisqu’il s’agit de la trace de quelque chose qui n’est plus là.

Pas évident à saisir, certes. Mais cela permet au philosophe de montrer que l’enjeu d’un discours se situe toujours dans la dynamique entre présence et absence, c’est-à-dire entre ce qui est dit ou écrit clairement et ce qui est absent, présupposé, implicite. On peut ainsi mettre au jour la dynamique d’un texte, par exemple les conditions dans lesquelles il a été produit.

Déconstruire l’histoire

Les propos d’Emmanuel Macron sur CBS sont-ils si surprenants ? Pas tellement, si l’on se souvient qu’il a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » en 2017. Qu’entend-il par « déconstruire l’histoire » ? Si certains veulent faire rimer déconstruction avec destruction, il ne s’agit pas pour autant de déboulonner des statues. Les études décoloniales, nées avec le mouvement de décolonisation dans les années 1960, croisent les travaux de Derrida et ceux du psychiatre et philosophe martiniquais Frantz Fanon.

Les travaux de Fanon s’intéressent à la façon dont le colonialisme repose sur de multiples préjugés racistes : l’infériorisation intrinsèque de l’homme noir, son infantilisation mais aussi son hypersexualisation. Séduit par les idées communistes, il estime que seule « une restructuration du monde » permettra une « saine rencontre » entre Noirs et Blancs. Les études décoloniales cherchent donc à repérer la persistance des rapports de domination entre anciens colons et colonisés. Elles s’intéressent à ce qui est absent dans le présent, et inversement – ce en quoi elles relèvent d’une démarche de déconstruction.

Se déconstruire

La déconstruction concerne également les études de genre et la sociologie. C’est l’une des forces de cette méthode : elle peut s’appliquer presque à tous les champs de la société. D’où des tensions et crispations, à l’université comme dans le débat public : dans un dialogue, celui qui invite l’autre à se déconstruire peut sembler adopter une position de surplomb, de « celui qui sait ». À présent, il n’est pas rare de lire ou d’entendre des militants décoloniaux ou féministes inviter leurs lecteurs et followers à « se déconstruire », dans l’optique de débarrasser leur discours de tout propos offensant à l’égard de certaines personnes, les trans ou les Non-Blancs par exemples.

Peu après la mort de George Floyd, des comptes militants ont partagé du contenu sous forme de manuel pour ceux qui chercheraient à « se déconstruire » et s’éduquer sur le racisme. Les conseils prennent souvent l’allure de bibliographies, où l’on retrouve les noms de Frantz Fanon, Édouard Glissant ou Edward Saïd. Des comptes Instagram très suivis (comme celui-ci ou celui-là, par exemple) traquent les résidus du colonialisme dans tous les milieux, que ce soit la mode, l’hôpital ou l’humanitaire. Sur les questions de genre, d’autres comptes (ici ou là) cherchent à « déconstruire » les préjugés sexistes à l’aide de témoignages anonymes. D’où parle-t-on, par quel statut privilégié est-on protégé, quels stéréotypes sont implicitement transmis, etc. ? D’un essai complexe de Derrida à l’algorithme d’Instagram, la déconstruction semble être devenue… indestructible !

Aux sources de la “déconstruction” : Jacques Derrida