Un grand concept expliqué

La “déterritorialisation” chez Deleuze, c’est quoi ?

Temps de lecture : 3 min

La “déterritorialisation” chez Deleuze, c’est quoi ?

Gilles Deleuze. © Hélène Bamberger/Opale.photo
 

Ce néologisme quasiment imprononçable inventé par Gilles Deleuze est une clé qui permet de comprendre tous les phénomènes de bifurcation, qu’il s’agisse de changer ses habitudes, de quitter un pays ou de basculer dans un délire. Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous explique un concept essentiel au travers duquel une nouvelle idée du devenir et de la liberté se formule. 


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C’est dans L’Anti-Œdipe en 1972, livre co-écrit avec le psychanalyste Félix Guattari, qu’apparaît pour la première fois le concept de déterritorialisation. Celui-ci décrit d’abord une forme d’émancipation : « Se déterritorialiser, c’est quitter une habitude, une sédentarité. Plus clairement, c’est échapper à une aliénation, à des processus de subjectivation précis. » C’est d’ailleurs pourquoi si Deleuze loue Freud d’avoir libéré le psychisme par le désir, il lui reproche de l’avoir aussitôt reterritorialisé dans l’investissement libidinal œdipien : le désir freudien est compris comme un manque, alors que pour Deleuze, inspiré par Spinoza, il est une force vitale impersonnelle. Ainsi d’un point de vue psychanalytique, la déterritorialisation fait voler en éclats le sujet au profit de « machines désirantes » qui s’assemblent entre elles, échangent des flux sans centre fixe.

Changer… mais comment ?

Dans Mille Plateaux (1980), Deleuze, toujours avec Guattari, affine le concept. Il distingue deux mouvements de déterritorialisation différents : absolu et relatif.

“Le schizophrène est l’universel déterritorialisé” Gilles Deleuze 

 

La déterritorialisation absolue rompt totalement avec le cadre originel. Si elle emporte un bout de territoire avec elle, « des petites provisions de signifiance et d’interprétation », elle va jusqu’au bout de la ligne de fuite en créant un dehors pur. C’est ce que vit le schizophrène, qui n’est pas perçu comme un malade mental par Deleuze, mais comme un être singulier dont le champ d’existence n’est pas structuré par des normes préexistantes : « Le schizophrène est l’universel déterritorialisé. »

“Le capitalisme déterritorialise les flux à un degré jamais atteint mais pour les reterritorialiser sur le capital ou l’État” Gilles Deleuze

 

La déterritorialisation relative, quant à elle, ne libère un flux que pour le recoder dans un autre champ. C’est typiquement le cas du capitalisme : l’argent abstrait, qui crée une équivalence générale entre tout ce qui existe, libère du troc. Mais est reterritorialisé dans le système bancaire : « Le capitalisme est un système de déterritorialisation toujours en quête de reterritorialisation. » Exploitant la puissance créatrice du désir, il « déterritorialise les flux à un degré jamais atteint mais pour les reterritorialiser sur le capital ou l’État ». La logique du capitalisme n’est donc innovante qu’en apparence puisqu’elle récupère subrepticement toute initiative à son profit… et pour le profit.

Le cas Kafka

Aussi est-ce ailleurs que la valeur positive de la déterritorialisation peut être mise à jour : dans l’art, dans la littérature. L’œuvre de Franz Kafka (étudiée dans Kafka. Pour une littérature mineure, 1975) illustre ce changement de champ. Juif germanophone, vivant à Prague dans un environnement tchèque, Kafka est un écrivain qui n’appartient pleinement à aucune des grandes territorialités linguistiques ou politiques de son époque. Son œuvre déterritorialise la langue allemande en lui ôtant son lyrisme. Elle nous montre des personnages errant dans des structures sans repères (château inaccessible, procès sans motif) ou subissant ce que Deleuze appelle le « devenir-animal » – comme on le voit dans La Métamorphose, où Gregor Samsa, petit employé, se réveille un beau matin dans un corps de cancrelat. Littérature mineure dans une langue majeure (et donc littérature « non pas de l’exil mais de la déterritorialisation »), l’œuvre de Kafka, véritable « machine » à écrire, n’en produit pas moins une exploration singulière des marges du langage, du pouvoir et de l’identité. À ce titre, elle constitue un apport décisif pour l’innovation littéraire.

Partir… mais pourquoi ?

« La déterritorialisation est le mouvement par lequel les éléments sortent de leur champ », écrit Deleuze dans Mille Plateaux. Si, par elle, un agencement ou un flux échappe au territoire, sort d’un cadre, se libère d’un code, sa valeur reste énigmatique, car « il ne suffit pas de fuir, il faut fuir en produisant » (Dialogues, 1977). Mais n’est-ce pas au fond ce que propose la démarche philosophique elle-même qui en inventant des concepts arrache la pensée à ses territoires familiers ? C’est pourquoi Deleuze est amené finalement à soutenir que « la philosophie est une déterritorialisation de la pensée » (Qu’est-ce que la philosophie ?, 1997).