Un grand concept expliqué

La “dialectique du maître et du serviteur” chez Hegel, c’est quoi ?

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La “dialectique du maître et du serviteur” chez Hegel, c’est quoi ?

G. W. F. Hegel. © Domaine public

La « dialectique du maître et de l’esclave » est l’épisode le plus connu de la Phénoménologie de l’Esprit, de Hegel. Cette construction philosophique, qui décrit la lutte des consciences pour leur reconnaissance, a fait couler beaucoup d’encre, de Marx à Beauvoir en passant par Fanon ou Kojève. Mais que voulait dire Hegel, au juste ?  


 

Pour comprendre la dialectique du maître et de l’esclave, ou plus exactement du valet en allemand (Knecht), traduit par « serviteur » dans les textes français récents, il convient de rappeler que le projet de la Phénoménologie de l’Esprit (1807) est de décrire comment la conscience humaine s’élève progressivement jusqu’au Savoir absolu, en traversant toutes les formes possibles de rapport à soi, aux autres, au monde, à l’histoire.

La conscience découvre que, dès l’origine de ce mouvement émancipateur, travaille dans son dos « l’Esprit » (Geist), puissance absolue qui finalement révèle la chose suivante, comme l’écrira Hegel plus tard : « Tout ce qui est réel est rationnel et que tout ce qui est rationnel est réel » (Principes de la philosophie du droit, 1821).

Confrontation féconde

Mais le processus par lequel l’Esprit finit par coïncider avec lui-même n’a rien d’une promenade de santé. Dire que ce processus est dialectique, c’est dire qu’il surmonte les obstacles qui s’opposent constamment à lui tout en s’enrichissant de cette confrontation. Hegel, méditant dans la préface du livre la phrase évangélique « si le grain ne meurt, il n’y aura pas de fruit », appelle Aufhebung (« dépassement » ou « suppression/conservation ») ce mouvement qui nie le phénomène par lequel la vérité s’est d’abord manifestée tout en conservant ce que ce phénomène a apporté au processus.

 

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La Phénoménologie de l’Esprit peut donc être comprise comme une véritable odyssée de la conscience où chaque aventure s’enrichit de celle qui l’a précédée. Où se situe alors la fameuse dialectique du maître et du serviteur, dans ce volume ? On la trouve dans le chapitre IV, consacré à la « conscience de soi », qui suit celui qui décrit l’éveil de la « conscience ». Cette dernière est tournée vers l’extérieur et légifère sur la nature mais sans être encore capable de s’en affranchir pour faire retour sur elle-même. Or ce moment est capital car c’est lors de cette étape que la conscience commence à se libérer de son immersion dans le monde, qu’elle s’humanise et se rationalise.

Lutter pour s’affirmer

Intitulé « Indépendance et dépendance de la conscience de soi : domination (Herrschaft) et servitude (Knechtschaft) », le sous-chapitre consacré à la dialectique du maître et du serviteur démontre que la conscience reste inconnue à elle-même tant qu’elle n’est pas reconnue « par la médiation d’une autre conscience ». La reconnaissance (Anerkennung), concept pivot de cette dialectique, est donc la condition du passage de la conscience à la conscience de soi.

“La conscience reste inconnue à elle-même tant qu’elle n’est pas reconnue par la médiation d’une autre conscience” G. W. F. Hegel

 

Toutefois, cette reconnaissance ne procède pas de l’amour mutuel, comme on pourrait l’attendre. Elle surgit de la lutte qui participe à l’affirmation de soi. Lorsque deux consciences se rencontrent, explique Hegel, elles cherchent à se supprimer mutuellement dans leur différence perçue comme une menace, un peu comme deux animaux de la même espèce bien souvent s’attaquent par peur d’être attaqués dès qu’ils se rencontrent.

La conscience qui brave la peur de la mort, qui s’abstrait de cette fausse conscience de soi qu’est l’attachement à la vie, qui donc se libère de son animalité, domine et réduit en servitude celle qui ne parvient pas à faire la preuve de sa liberté. Car :

“C’est seulement par le risque de sa vie qu’on conserve la liberté”

Georg Wilhelm Friedrich Hegel

Cette conscience trop frileuse, pourrait-on dire, se réduit alors à n’être plus que « celle qui reconnaît » (l’esclave) tandis que l’autre devient celle « qui est reconnue » (et donc : le maître).

Indépendance illusoire du maître

Qu’est-ce donc que le maître ? C’est une « conscience qui est pour soi […] par la médiation d’une autre conscience ». Mais le maître, une fois institué comme tel, ne connaît plus que la jouissance. Son indépendance est alors illusoire car pour jouir des choses du monde, il a besoin de son esclave : « Le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire du serviteur. » Devenant de plus en plus dépendant du travail de son esclave, il lui abandonne progressivement la puissance qui l’a rendu libre.

“Devenant de plus en plus dépendant du travail de son esclave, le maître lui abandonne progressivement la puissance qui l’a rendu libre”

 

Hegel ne fait pas l’apologie de la liberté ou de la domination pour le plaisir de dominer. Il considère plutôt que « le travail forme » : non seulement, il révèle l’effet aliénant de la jouissance mais il permet au serviteur d’extérioriser sa conscience dans son œuvre, de lui conférer une permanence : « La conscience travaillante en vient ainsi à l’intuition de l’être indépendant, comme intuition de soi-même. »

 

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Dès lors, par un véritable retournement dialectique, c’est l’esclave, grâce à son travail et l’éveil de la conscience de soi qu’il provoque, qui se trouve en état de dominer son autre (c’est-à-dire celui qui jusque-là était son maître) et de se faire reconnaître par lui. Mais que résulte-t-il de ce retournement qui fait que chaque conscience finit par assimiler la conscience qui lui est étrangère, chacune n’étant finalement que l’alter ego de l’autre ?

Naissance d’une conscience collective

Pour Hegel, cette égalisation des consciences dans leur reconnaissance mutuelle n’est pas un retour à l’isolement qui a précédé leur rencontre douloureuse. C’est un nouveau progrès dans la manifestation de l’Esprit. Car sans le passage par la dialectique du maître et du serviteur, sans la découverte que le travail transforme à la fois la nature et l’homme, il n’y aurait pas de conscience collective possible, et donc pas de société ni a fortiori d’État comme expression ultime de la volonté humaine.

 

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L’assimilation d’autrui, la réduction de sa différence, est donc pour Hegel non pas une négation de son identité mais la condition d’une progression des consciences vers une intelligence plus totalisante du réel. Et c’est pourquoi la dialectique du maître et du serviteur est, dans l’odyssée de la conscience, l’étape la plus décisive de notre humanisation.

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