Portrait
Le combattant de la dialectique : rencontre avec Luc, militaire et philosophe
Luc. ©Magali Delporte pour PM
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La philosophie mène à tout… même aux théâtres d’opérations militaires les plus dangereux de la planète – du Liban au Sahel. C’est le cas de Luc, ex-étudiant passionné par Hegel, qui a vu de près ce que ce dernier appelait le « négatif » de l’histoire, c’est-à-dire la guerre.
Pendant que les conflits se propagent, que le monde semble être tombé aux mains de pyromanes impénitents, les imaginaires travaillent. Chacun se demande in petto s’il serait capable de supporter, existentiellement, le choc d’une guerre ouverte. Les quelques semaines de confinement n’ont-elles pas déjà infligé des séquelles profondes à nos psychismes habitués à la paix et au confort ? Qu’adviendrait-il de nous si des bombes éclataient de toutes parts, si des drones survolaient nos rues, si les personnes en âge de se battre étaient appelées à se rendre sur le front ? Je vais trop loin bien sûr, ceci ne découle pas d’une analyse rigoureuse de l’actualité… et pourtant ces craintes ne nous sont pas étrangères, elles appartiennent à la doublure mythologique de notre présent.
Cherchant à mieux saisir ce qui se joue pour un être humain dans le passage de la paix à la guerre, de la condition de civil à celle de militaire, je me suis souvenu de Luc, un étonnant stagiaire que nous avions accueilli à la rédaction de Philosophie magazine, il y a une dizaine d’années. Brillant, il se destinait à l’agrégation de philosophie, et la voie du professorat semblait toute tracée pour lui – mais au milieu de son stage d’une durée de six mois, il a obliqué, a rejoint le 4e bataillon de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, à une époque où l’armée de terre cherchait à recruter des jeunes capés en sciences humaines. Luc a ensuite passé huit années dans l’active, avant de rejoindre un ministère – il appartient aujourd’hui à une administration appelée le SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale), chargée d’assister le Premier ministre sur les enjeux de défense. Cette administration a publié un guide pratique pour préparer les Français à affronter les crises majeures, intitulé Tous responsables, document dont la puissance de suggestion a été décuplée par les déclarations du chef de l’état-major des armées Fabien Mandon en novembre dernier, selon qui nous devrions être « prêts à perdre nos enfants ». Pourquoi ne pas recontacter Luc, et lui demander comment il est possible de passer de la philosophie à la caserne, de la méditation aux théâtres des opérations, sans perdre son âme, en conservant son humanité mais aussi son exigence de vérité ?
Le goût de l’épreuve
C’est avec ces questions en tête que je me suis rendu dans son appartement, sur les hauteurs de Belleville. Son salon était occupé par un transat et des jouets d’enfant – Luc vient d’avoir un deuxième bébé. Chez lui, des étagères couvrent les murs, remplies de romans et d’essais en français, mais aussi en anglais et en allemand.
Il me sert un café, et nous nous lançons. En fait, j’ai gardé un souvenir assez précis de la manière dont il a débarqué à la rédaction du journal : il revenait d’un an à l’université Humboldt de Berlin et avait raté le délai administratif pour s’inscrire aux épreuves de l’agrégation. Son projet de préparation des concours était à l’eau à cause de cette distraction, pas très digne d’un futur officier. « Tu te souviens que, lors de ton entretien de stage, tu m’as dit que tu lisais Proclus et Hegel dans le texte ? Pas banal pour un jeune homme de 22 ans…
— Oui, j’ai remarqué que beaucoup de mes camarades à la fac étaient entrés en philosophie par des ouvrages écrits sous forme d’aphorismes – Marc Aurèle, indémodable, ou Nietzsche. Mais moi, cela ne m’intéressait pas, ces pensées en miettes. J’étais fasciné par les œuvres qui ont une structure géométrique. Dans ce registre, il y a l’Éthique de Spinoza bien sûr, mais Proclus, qui a vécu au Ve siècle à Byzance, est allé très loin. Il a essayé de mixer les Éléments d’Euclide avec Platon. Il décrit toujours ses concepts sur deux plans, mathématique et mythologique. C’est ainsi que la triade à l’aide de laquelle il pensait le monde comme nombre d’autres néoplatoniciens – l’être, la vie, la pensée – est transposée en un couple de contraires où Aphrodite (qui représente la vie) s’associe à Hermès (l’intellect), et que leurs aventures tumultueuses engendrent de nouvelles figures, qui sont autant de catégories…
— Chez Proclus comme chez Hegel, c’est donc la notion de dialectique qui t’attirait ?
– Oui, j’aime cette idée – qu’on ne trouve pas du tout chez Kant, par exemple – qu’on peut traverser l’expérience du négatif pour atteindre une affirmation de la vie à la puissance seconde. C’est en même temps une invitation à aller vers le réel, vers l’histoire. Cela signifie, bien sûr, qu’on va devoir traverser des épreuves dont on sortira agrandi. Cette valorisation de l’épreuve, peu en phase avec notre époque qui donne la priorité au confort et au soin, m’a attiré vers ces systèmes philosophiques que j’aimais contempler comme des œuvres d’art. »
Un idéalisme qui ignore les obstacles
Durant la durée de son stage au journal, Luc a eu une mésaventure tragicomique. Il déjeunait dans un square non loin de la rédaction et s’est interposé parce qu’un adolescent semait la pagaille. L’adolescent en question, qui s’appelait Moïse, a sorti une bombe lacrymogène et gazé Luc, mais celui-ci ne s’est pas laissé faire, et finalement ils ont conclu un marché : Luc renonçait à porter plainte pour l’agression, à la condition expresse que Moïse consente à effectuer des travaux d’intérêt général. Ce qu’il a fait ! Luc avait le désir, assez inhabituel, de rendre justice. S’en souvient-il ? « J’appartiens à une génération de jeunes hommes qui considèrent qu’il faut s’affirmer dans l’espace public lorsqu’il y en a besoin. Quand j’étais enfant, il m’est arrivé une ou deux fois de voir des proches dans mon entourage s’effacer parce qu’on le menaçait dans la rue, et cela m’a peiné. Aujourd’hui, je continue à m’interposer, surtout si j’entends des types manquer de respect à des femmes enceintes ou à des dames âgées, je ne supporte pas ça. Je suis content d’avoir la capacité d’aller au bout de mon intervention si les circonstances l’exigent. Malheureusement, il existe des hommes de ma génération qui ont fait de cette réappropriation de l’enjeu de la violence légitime une idéologie caricaturale dans laquelle je ne me reconnais pas et que je méprise…