Un grand concept expliqué

La “falsifiabilité” chez Karl Popper, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

La “falsifiabilité” chez Karl Popper, c’est quoi ?

Karl Popper. © Lucinda Douglas Menzies/Wikimedia Commons

Au début du XXe siècle, ce philosophe des sciences autrichien propose une nouvelle définition de la vérité scientifique : une théorie scientifique est vraie tant qu’elle n’est pas démentie par un cas qui l’invaliderait. Nicolas Tenaillon nous en explique toute la profondeur.


 

Concept central de la philosophie des sciences, la falsifiabilité (ou réfutabilité) a été théorisée par l’épistémologue autrichien Karl Popper (1902-1994), naturalisé britannique. Bien qu’il en ait eu l’intuition dès les années 1920, il fait apparaître l’idée de falsifiabilité pour la première fois dans son œuvre La Logique de la découverte scientifique (1934).

Contre le “vérificationnisme”

Dès son introduction, ce livre volumineux pose sans ambages la question : « Qu’est-ce qu’une science ? » et soutient qu’on ne peut répondre de manière satisfaisante à cette question en se contentant de la définition proposée par les penseurs du « Cercle de Vienne », groupe que Popper a côtoyé sans lui-même en faire partie. Pour ses représentants principaux (Moritz Schlick, Rudolf Carnap et A. J. Ayer), la science doit être refondée à partir d’un rejet radical de toute métaphysique spéculative : seul l’empirisme logique peut à leurs yeux lui donner une assise solide. En conséquence, pour être vrai, tout énoncé doit non seulement être logiquement valide mais vérifiable par l’expérience.

“On ne saurait confirmer une théorie par une simple accumulation de cas”

 

La théorie défendue par les membres du Cercle de Vienne définit la science comme un « vérificationnisme ». Mais, observe Popper, la vérification (ou corroboration) est liée à « un certain système d’énoncés de base, un système accepté jusqu’à un certain moment donné du temps ». Il s’ensuit que la vérification est toujours temporelle, donc relative. Or on ne saurait confirmer une théorie par une simple accumulation de cas. C’est ce qu’avait déjà vu Hume qui, dans son Enquête sur l’entendement humain (1748), contestait qu’on puisse légitimement inférer d’une multitude d’observations semblables une certitude absolue quant aux observations analogues futures.

Cygnes blancs, cygne noir

Popper l’explique pédagogiquement avec l’exemple des cygnes blancs. Voir mille cygnes blancs ne prouve pas que tous les cygnes sont blancs. Mais alors que Hume déduisait de cette improuvabilité que la science doit laisser place au scepticisme, Popper y voit l’occasion de changer de critère pour la définir. Si un seul cas, par exemple l’existence constatée d’un cygne noir, ruine l’affirmation selon laquelle tous les cygnes sont blancs, cela ne signifie pas qu’on ne peut dépasser le relativisme.

“Une théorie scientifique est vraie tant qu’elle n’est pas démentie par un cas qui l’invaliderait”

 

Cela indique plutôt, pour Popper, qu’une proposition scientifique ne peut pas être fondée sur un quantificateur universel : « Tous ». Celui-ci doit être remplacé par la négation d’un quantificateur existentiel : « Il n’existe pas ». Autrement dit, une théorie scientifique est vraie tant qu’elle n’est pas démentie par un cas qui l’invaliderait. C’est là la formulation la plus simple de la falsifiabilité (Falsifizierbarkeit). Popper fait de la possibilité d’être invalidée le critère même de la scientificité :

“Les théories scientifiques ne peuvent jamais être tout à fait justifiées ou vérifiées mais elles peuvent néanmoins être soumises à des tests”

Karl Popper

Résistance à la réfutation

Est scientifique une théorie qui se veut en droit réfutable, c’est-à-dire qui s’ouvre à la critique en posant la question : « Existe-t-il un fait imaginable qui pourrait la réfuter ? » Mieux : le degré de validité d’une théorie scientifique dépendra de sa résistance aux tests qui tentent de la détruire, c’est-à-dire de l’augmentation du nombre des « falsificateurs potentiels » qu’elle peut susciter car « plus un énoncé interdit, plus il dit ». Sera dite alors pseudo-scientifique une théorie qui n’accepte pas l’épreuve de la falsification. Comme Popper l’écrit dans Conjectures et Réfutations (1963) :

“Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique”

Karl Popper

Tel est le cas, par exemple, de l’astrologie. Pour l’astrologue, quoi qu’il arrive, l’expérience confirme ses prédictions : à l’aide d’habiles formulations, d’un refus des contre-exemples, elles repoussent toute réfutation possible. Les prémonitions des horoscopes sont tellement vagues qu’elles ne peuvent jamais être infirmées par les faits. Infalsifiables, elles sont donc sans valeur scientifique.

Par opposition, l’astronomie (ou cosmologie), elle, est scientifique. Pour le faire comprendre, Popper aime à citer une remarque d’Einstein qui témoigne de son sens de la réfutabilité. En 1919, une équipe de physiciens avait observé lors d’une éclipse que, comme l’avait prédit la théorie de la relativité générale, les rayons lumineux étaient courbés à proximité du Soleil. Or Einstein avait déclaré que sa nouvelle théorie devrait être jugée incorrecte si le phénomène prédit n’avait pas été observé.

 

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Reste que le critère de falsifiabilité n’est pas tant pour Popper un critère de démonstration qu’un critère de « démarcation ». Au moment où il le forge, son but était de contester au marxisme et à la psychanalyse leur prétention à la scientificité parce qu’on ne peut tirer de ces théories aucun énoncé prédictif testable : en conséquence, aucune expérience ne permet d’en établir (ou non) la réfutation.

De fait, si critiquer le marxisme, c’est révéler une attitude bourgeoise, ou si contester la psychanalyse revient à manifester des résistances dont l’origine est inconsciente, on ne voit pas effectivement comment ces théories pourraient être réfutables en droit. Mais le critère de falsifiabilité n’est-il pas trop restrictif ? On reprochera à Popper d’exclure injustement des formes de savoir qui, pour n’être pas totalement scientifiques, ne sont pas pour autant dépourvues de sens. 

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