Vertiges
La force du faux : la chronique d’Étienne Klein
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Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine « Que faire de nos angoisses ? », en kiosque le 24 octobre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les infox, bobards et autres théories du complot exercent une fascination certaine, notamment sur les plus jeunes. N’est-ce pas parce que le relativisme offre une illusion de liberté ?
Une enquête réalisée par l’Ifop en janvier 2024 révélait qu’en France, un jeune âgé de 11 à 24 ans sur six pense que la Terre pourrait bien être plate. Je m’attendais à ce que sa publication produise un électrochoc jusque dans les plus hautes sphères, mais non, rien : aucune mesure n’ayant été prise pour tenter d’enrayer cette inquiétante tendance, la situation n’a guère dû s’améliorer. Je sais bien que chacun est parfaitement libre de croire ce qu’il veut, y compris des choses parfaitement fausses. Mais quelle société construirions-nous si nous accordions à cette liberté-là une valeur plus grande que celle accordée à la vérité ?
En 1943, dans son « Plaidoyer pour une civilisation nouvelle », Simone Weil écrivait : « Le public se défie des journaux, mais sa défiance ne le protège pas. Sachant en gros qu’un journal contient des vérités et des mensonges, il répartit les nouvelles annoncées entre ces deux rubriques, mais au hasard, au gré de ses préférences. Il est ainsi livré à l’erreur. » La jeune philosophe déplorait là une vérité sans doute « de toujours » : le vrai et le faux se juxtaposant dans la plupart des publications, chacun d’entre nous effectue des arbitrages selon des critères qui lui sont propres. Ces dernières années, l’avènement du numérique n’a rien arrangé. Nous voyons en effet se déployer sur nos écrans, avec une vigueur inédite, ce qu’Umberto Eco, dans De la littérature (2003), appelait la « force du faux » : « Les faux récits sont avant tout des récits, comme les mythes, et les récits, comme les mythes, sont toujours persuasifs. »