Un grand concept expliqué
La “grande santé” chez Nietzsche, c’est quoi ?
Friedrich Nietzsche. Illustration © William L. pour PM
Tiré du Gai Savoir, le concept de « grande santé » est l’un des plus importants théorisés par Nietzsche. Alors qu’il se remet lui-même d’une période difficile, il en fait une éthique de vie dépassant le simple bien-être physique. Les explications de Nicolas Tenaillon.
Atteint de neurosyphilis, probablement contractée en 1865, à l’âge de 20 ans, lors d’une expérience malheureuse dans une maison close à Cologne, Friedrich Nietzsche doit lutter toute sa vie contre cette maladie dégénérative qui finit par le rendre fou en 1889 et l’emporte dix ans plus tard. La santé est donc pour lui une préoccupation quotidienne. « Trois quarts de souffrance, un quart d’ennui, voilà ma vie », confie-t-il un jour dans un moment de grand désespoir.
“Se surmonter soi-même”
Entre deux crises, Nietzsche fait de sa pathologie l’objet d’une investigation philosophique qui le conduit à élaborer, à la fin du Gai Savoir (1882), l’expression conceptuelle de « grande santé » (große Gesundheit), définie comme « cette sorte de santé que l’on acquiert et que l’on doit encore acquérir sans cesse » (§382) jusqu’à ce qu’elle devienne une « santé redoutable, à toute épreuve », surhumaine, et qui pour cette raison « passe pour inhumaine ».
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Qu’est-ce donc que la grande santé ? Non pas l’absence de maladie mais la capacité à intégrer, à dépasser et à utiliser la souffrance pour accroître sa puissance de vivre. Ici, nul dolorisme ou masochisme, mais une invitation à se connaître dans l’intimité de son corps pour « se surmonter soi-même » (selbstüberwinden), ce que fait Nietzsche quand, dans son autobiographie intellectuelle au titre volontiers blasphémateur, Ecce homo (1888), il décrit son régime alimentaire, ses préférences en matière de climats, de paysages, son éloge d’une pensée qui se fait en marchant. Connaissance qui l’amène à affirmer – alors qu’il ne se déplace pas sans emporter avec lui une valise entière de médicaments : « Je suis, au sens le plus élevé, un homme sain. »
La volonté plutôt que l’adaptation passive
Il est certes tentant d’interpréter « la grande santé » dialectiquement, en déduisant de l’analyse de Nietzsche que la maladie serait nécessaire à la santé. Et sans doute Nietzsche lui-même nous y invite-t-il lorsqu’il écrit : « La maladie m’a libéré » ou, phrase bien connue, dans un autre livre : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort » (Le Crépuscule des idoles, §8, 1888). Mais ce serait oublier que chez lui la volonté l’emporte toujours sur la passivité. Tel qu’il le conçoit, l’homme n’est pas un être qui doit s’adapter à son milieu, de manière réactive, pour conserver sa vie comme l’affirme le darwinisme. Bien comprise, la vie ne peut pas se définir négativement comme une simple résistance à un environnement hostile ; mais positivement comme une force d’expansion qui transforme son milieu, le dynamise et l’embellit.
“À la grande santé, Nietzsche oppose la ‘grande fatigue’ que Zarathoustra diagnostique comme le symptôme par excellence de la décadence de l’Occident”
Et c’est pourquoi, passant de son propre cas individuel à la civilisation occidentale, Nietzsche la juge décadente, malade, bientôt exsangue. C’est que la morale chrétienne prêche « au lieu de la santé le salut de l’âme » (Ecce homo). Elle entrave depuis des siècles l’expression de la force vitale des individus en la retournant contre elle-même, morale que la bourgeoisie du XIXe siècle a faite sienne tout en s’autorisant des petits plaisirs mesquins et hypocrites.
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À la grande santé qu’il appelle de ses vœux, Nietzsche oppose ainsi la « grande fatigue » (große Müdigkeit) que Zarathoustra diagnostique comme le symptôme par excellence de la décadence de l’Occident.
Réservée à une élite ?
Prétendre à la « grande santé » est ce par quoi se distinguent les esprits libres qui « par une sorte d’abondance et de puissance exubérante s’amusent de tout » (Le Gai savoir §382), méprisent les idées à la mode (comme le scientisme, l’égalitarisme ou le libéralisme) pour affirmer de nouvelles valeurs qui bousculent les normes établies.
Si, dans le dernier chapitre d’Ecce homo « Pourquoi je suis un destin », Nietzsche n’hésite pas à se présenter comme un destructeur (« je suis de la dynamite » !) mais aussi un antidote (« je suis un annonciateur de bonnes nouvelles »), n’est-ce pas alors pour que nous aussi nous cherchions à nous affranchir de ce qui bride notre vitalité afin d’œuvrer à l’avènement d’un monde plus solaire et plus joyeux ? Mais en serons-nous capables ? Supérieure à la santé définie par la médecine comme normalité, la grande santé, parce qu’elle n’ignore pas la souffrance et exige une grande lucidité, est peut-être aussi réservée à une élite, aux plus forts d’entre nous.
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