La légende du Tao
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Cet article est issu du numéro 32 de Philosophie magazine « 32 - septembre 2009 », en kiosque le 27 août 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Né avec de grandes oreilles (un signe de sagesse), fonctionnaire à la cour des Zhou, il aurait été remarqué par Confucius avant de prendre la route et de rédiger le Daodejing, texte clé du taoïsme… Peu à peu érigé au rang de dieu, parfois confondu avec la Voie elle-même, Laozi, qu’il ait ou non existé, a profondément marqué la culture et la pensée chinoises.
Aux VIe et Ve siècles avant notre ère, la Chine connaît une période de crise connue sous le nom de l’époque des Printemps et des Automnes. L’autorité en place, la dynastie des empereurs Zhou, est chancelante : pour administrer le pays, les Zhou ont confié la gestion de certains territoires à des familles liées au pouvoir, mais ce processus de décentralisation a abouti à la constitution de principautés héréditaires de plus en plus indépendantes, revendiquant une puissance politique et une culture propres. Parmi ces royaumes dont l’autonomie grandissante entraîne le morcellement de la Chine se trouve celui de Chu, implanté au sud de l’Empire, dans la vallée du fleuve Bleu (l’immense Yangzi Jiang). C’est dans un petit village de ce pays méridional de Chu que naît un homme au nom extrêmement courant, Li, qui se traduit par « prunier ». Son prénom est Er, et le nom par lequel on le désigne dans la vie sociale est Dan. Ces deux termes signifient respectivement « oreilles » et « longues oreilles ». Or, dans l’imaginaire chinois, le fait de posséder de grandes oreilles est un signe extérieur de sagesse intérieure. Aux trois appellations mentionnées s’ajoutent donc naturellement un surnom ou pseudonyme honorifique : Laozi, « le vieux maître »1.
1 Nous écrirons « Laozi » plutôt que « Lao Tseu », et Daodejing plutôt que Tao-tö-king , suivant en cela le système de transcription des idéogrammes chinois en alphabet latin pinyin, adopté en République populaire de Chine depuis 1958. L’autre transcription, proposée par l’École française d’Extrême-Orient, tend à être moins usitée.
Rencontre au sommet
Quittant son village natal, Laozi gagne la cour impériale des Zhou. Il y devient fonctionnaire, occupant le double poste de devin-astronome et d’archiviste. Sa fonction est à la fois religieuse et politique ; garant des croyances et dépositaire des savoirs de son temps, il joue le rôle de conseiller des souverains. Ces derniers s’appuient sur ses compétences, et sur celles des petits nobles qui assurent la même charge, pour tenter de résoudre les difficultés rencontrées par la dynastie. Mais Laozi n’a rien d’un fonctionnaire zélé, et son indépendance morale lui vaut d’être visité par Confucius en personne, qui souhaite l’interroger sur des questions relatives aux rites. Laozi change rapidement de sujet, et ses propos sont aussi énigmatiques que lapidaires. Il commence par des assertions déconcertantes : tout d’abord, le « bon marchand » n’est pas celui qui fait étalage de ses richesses, mais au contraire celui qui les cache et se comporte comme s’il était démuni ; ensuite, « l’homme supérieur », c’est-à-dire l’homme rempli de vertu, « a l’apparence d’un sot », son visage comme ses expressions ne manifestent que de l’idiotie. Après avoir brossé ces deux portraits, qui expriment une critique de toute posture ostentatoire (consistant à mettre en avant ce que l’on possède – biens, connaissances ou qualités morales) et un éloge (corollaire de la simplicité), Laozi enfonce le clou et admoneste Confucius : « Élimine ton humeur arrogante, et tous ces désirs, cet air suffisant et ce zèle débordant : tout cela n’est d’aucun profit pour ta personne. » La portée de la leçon est universelle : le sage doit se vider de tout orgueil, se délivrer de toute passion et se montrer imperturbable en toutes circonstances. Et Laozi de clore son intervention par une injonction au silence : « C’est tout ce que je puis te dire. » Confucius prend congé, mais le ton péremptoire de son interlocuteur ne l’a pas offusqué, loin de là. Ayant retrouvé ses disciples le jour même, il leur confie avoir fait la connaissance d’un être extraordinaire, admirable car libre et insaisissable. Il compare Laozi à une créature mythologique à la dimension cosmique : « De l’oiseau, je sais qu’il peut voler ; du poisson, je sais qu’il peut nager ; des quadrupèdes, je sais qu’ils peuvent courir. Les bêtes qui courent peuvent être prises au filet ; celles qui nagent peuvent être prises à la nasse ; celles qui volent peuvent être atteintes par la flèche ; mais le dragon, je ne puis le connaître : il s’élève au ciel sur la nuée et sur le vent. J’ai vu aujourd’hui [Laozi], il est comme le dragon ! »