Hors-série "L'art de ne rien faire"
Bouddha et Laozi : les voies de la quiétude
© Louise Desnos / Agence VU
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Cet article est issu du Hors-série n°N°58 de Philosophie magazine « L’Art de ne rien faire », en kiosque le 27 juillet 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Faire le vide ? Rien de plus difficile. Sans occupation, l’esprit s’inquiète et s’agite. Les philosophies de l’Asie proposent deux voies distinctes – mais pas opposées – pour trouver la paix intérieure...
On attribue toujours un certain « quiétisme » aux voies venues d’Asie. La chose possède bien un élément de vérité, mais qui n’est pas aussi évident qu’il pourrait sembler à première vue. Car que peut bien signifier être « quiétiste » ? Il y a d’abord cette idée de calme qui colle plus ou moins heureusement à la peau des spiritualités extrême-orientales. Plus ou moins heureusement parce que le malentendu ne commence pas une fois franchis les monts Taurus mais bien sur nos terres hespériques, où l’on fait un usage très flottant du terme « calme ». À l’origine, celui-ci ne renvoie pas du tout à cet état agréable de tranquillité intérieure, mais plutôt à une absence préoccupante d’activités, comme l’indique très bien notre mot « chômage », qui vient étymologiquement en droite ligne du « calme » et est resté plus fidèle à son sens premier.
Imaginez-vous sur un bateau en Méditerranée parmi un équipage gaillard et motivé lorsque soudain le vent tombe à cause d’une vague de chaleur (même racine que « calme »). C’est ça le calme, ou « les calmes », comme disent les marins. Plus rien n’avance et donc plus rien ne va. Nous voici coincés dans le rien. On comprend pourquoi le calme était à juste titre redouté des capitaines : ils savaient en effet que l’arrêt des affaires n’entraîne nul apaisement mais, au contraire, de l’ennui, de l’impatience, de l’angoisse, de la colère, ouvrant ainsi la porte à la mutinerie. Ainsi, bien plus qu’un repos, le calme est une épreuve pour l’âme, comme pour les navigateurs qui, précisément, en sont doués d’une. Aussi, Platon n’avait-il pas tort de nous comparer à un navire dont le pilote serait l’esprit. Il oublia seulement de pousser la métaphore jusqu’au moment où le vent cesse, c’est-à-dire lorsque la conscience, qui a bien pour fonction de nous diriger, se voit contrainte à l’inaction.
Bouddha et la ménagerie de l’esprit
Or c’est justement ce cas étrange qui intéressa les bouddhistes et donna lieu à leur non moins étrange « quiétisme » : plutôt que de rechercher le calme comme on recherche un état de bien-être qui lui serait supposément associé, la méditation consiste au contraire à soumettre l’esprit à l’épreuve de lui-même en le jetant dans la cellule du calme. Point besoin pour cela de barreaux ni de Méditerranée sous canicule, il suffit de s’asseoir le dos droit, de laisser ses mains posées sur ses cuisses ou dans son giron et de garder les yeux entrouverts, le regard posé à environ un mètre cinquante devant soi. Et ensuite ? Rien. On reste immobile durant le temps prévu de la séance et on voit ce qu’il se passe, sans intervenir ni commenter. C’est alors que se découvre la grande agitation, la seule, la vraie, celle de l’esprit qui, coupé de son terrain de jeu favori (le monde physique, social, virtuel…), se révèle à lui-même telle une ménagerie. L’image vient d’un vieux texte bouddhique décrivant les étapes de la méditation (le Bhāvānakrama), dans lequel l’esprit du méditant devient singe, lapin et éléphant. C’est bien connu qu’un singe, dès lors qu’il est en cage, s’agite d’autant plus frénétiquement qu’il ressent la contrainte de l’immobilisation. En fidèles cousins, nous faisons de même, sans avoir d’ailleurs et heureusement besoin de cage.