La lettre du mercredi
La métamorphose des voix rompues
Paris, le 21 juin 2021. Flore Benguigui, chanteuse du groupe L’Impératrice, aux Arènes de Lutèce. © Edmond Sadaka/Sipa
« Elle en a perdu sa voix. Pour la chanteuse tête de pont d’un groupe nommé l’Impératrice, le symbole est terrible. Il ne s’agissait pas d’une maladie quelconque, mais du résultat d’humiliations, brimades et injonctions contradictoires que Flore Benguigui a subies pendant presque dix ans, alors que le groupe, pour le reste exclusivement masculin, tournait sur les scènes du monde entier avec toujours plus de succès. Le silence auquel elle semblait condamnée, elle l’a rompu une première fois en septembre en annonçant son départ du groupe, puis le week-end dernier dans un entretien accordé à Mediapart. Un nouvel exemple de ce que la voix peut porter de fragilité, mais aussi de force mythologique.
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La “libération de la parole” est une expression devenue quasi galvaudée depuis le mouvement #MeToo. Mais elle demeure agaçante à plus d’un titre. D’abord, parce qu’elle suppose que les femmes se sont tues jusqu’en 2017, et que les vannes se sont subitement ouvertes après que certaines stars se sont exprimées sur les violences subies. Ce n’est pas exactement le cas – disons plutôt qu’un certain alignement social de planètes a permis d’enfin écouter une parole qui cherchait à se faire entendre depuis bien longtemps déjà. Ensuite, parce qu’elle ignore le fonctionnement de la voix, qui ne suppose pas uniquement un effort de la volonté, mais repose sur plusieurs muscles et organes qu’il est facile de briser. D’ailleurs, les histoires de langues féminines coupées sont légion dans le folklore et la mythologie.
Au livre VI des Métamorphoses d’Ovide se trouve un récit particulièrement glaçant, celui du mythe de Procné et Philomèle, deux sœurs qui ont l’infortune de croiser la route du roi de Thrace Térée. Procné est son épouse légitime, mais le mariage ne se déroule pas sous de bons auspices puisque “ni Junon, qui préside au mariage, ni l’Hyménée, ni les Grâces n’approchèrent de leur couche”. On fait plus riant en termes de présage. Lorsque Térée rencontre la sœur de sa femme, Philomèle, il “s’enflamme comme la paille jaunie sous laquelle on met le feu”. Dès que l’occasion se présente, il commet son “forfait” et “par la force il triomphe de cette vierge”. Comme Philomèle entend bien raconter à la terre entière ce qui lui est arrivé, Térée lui coupe ensuite la langue et l’isole, faisant croire à tous qu’elle est décédée.
Mais Philomèle trouve un stratagème pour prévenir sa sœur, en tissant le récit de ses malheurs – déjà, les femmes qui écrivent, brodent ou tissent sont dangereuses. C’est alors à Procné de perdre la voix : “La douleur lui a fermé la bouche ; sa langue a beau chercher des paroles qui expriment suffisamment son indignation, elles ne viennent pas”, commente Ovide. Comme souvent chez les Grecs anciens, la vengeance sera particulièrement sanglante et violente. Suivant l’exemple de Médée, Procné s’en prend à son propre fils afin de punir le père : elle le tue, et elle sert les restes de son corps en dîner à son mari. C’est l’inégalité des voix entre le fils, qui peut exprimer sa peur et sa peine, et la sœur, qui ne peut plus rien exprimer du tout, qui la fait étonnamment basculer – il faut par ailleurs se souvenir que s’en prendre à la descendance unique d’un roi est l’assurance de frapper particulièrement fort : “Pourquoi, dit-elle, l’un m’adresse-t-il des mots caressants, pourquoi l’autre, amputée de sa langue, reste-t-elle muette ? Celui-ci me nomme sa mère ; pourquoi celle-là ne me nomme-t-elle pas sa sœur ?” Procné, elle-même rendue temporairement muette par l’aveu terrible de sa sœur, se sent avec elle davantage de filiation qu’avec son fils, qui ressemble tant à son père et dispose encore du privilège de parler.
Tout ce petit monde, y compris le roi Térée, sera finalement changé en oiseau par les dieux, soit en créatures douées de chant. Chacun aura donc la possibilité de chanter sa douleur, dans une équivalence étonnante – mais il ne faut pas non plus trop en demander aux Grecs. Alors que Philomèle a perdu définitivement la voix, ou du moins la possibilité du langage articulé, Procné la retrouve sous le coup de la colère et du désir de venger sa sœur. Passions tristes ? Si on lit bien Ovide, on voit que l’amour sororal l’emporte sur l’amour maternel, dans un dilemme qui reste déchirant. Et cet amour sororal est renforcé par l’expérience partagée du mutisme provoqué par une mutilation ou un choc. Aussi la voix brisée de Flore Benguigui trouve-t-elle paradoxalement un écho : le silence imposé aux femmes n’est pas un vide mais l’annonce de métamorphoses futures.
P.S. : Si le thème des métamorphoses vocales vous intéresse, il en sera question demain jeudi 28 et vendredi 29 novembre dans le cadre d’un colloque dédié à la voix organisé par la Philharmonie de Paris. Au menu : les enjeux de la pratique du chant choral, la voix passée au mixeur du téléphone et du vocodeur, le trouble dans le genre généré par la voix… »