Un autre moi est possible
La possibilité d’un « il »
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Cet article est issu du numéro 55 de Philosophie magazine « 55 - hiver 2011 », en kiosque le 24 novembre 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Pour l’écrivain et psychanalyste Michel Schneider, il s’agit bien dans l’écriture de parler de soi mais seulement à la troisième personne. On n’écrit jamais sur ce que l’on sait, mais on dévoile ce que l’on aurait préféré éviter de dire.
Écrire est comme conduire une voiture dans la nuit. Ne sont visibles que quelques mètres devant soi qu’éclairent les phares. Le romancier avance dans l’ombre. Il ne va pas à la recherche de lui-même, exprimant son “vécu”, ses émotions, mais peut-être de “lui-autre”, cet étranger qui lui ressemble comme un frère. Il ne témoigne pas. Il n’écrit pas ce qu’il sait, ce qui a eu lieu. Il imagine plutôt ce qui aurait pu se passer, dont il ne saura jamais rien. J’écris dans Comme une ombre, à propos de mon frère disparu : “Je parlerai de moi en écrivant sur lui.”
L’écriture n’est pourtant pas une entreprise d’autoanalyse. La question posée dans le roman n’est pas : qui je suis ? Elle n’est pas davantage : qui est ce frère ? Elle est : qui étions-nous l’un pour l’autre ? Une ombre. J’étais celle de mon frère et lui la mienne. Le roman fouille ainsi cette incertitude qui est au cœur de la relation, fraternelle ou amoureuse. Le narrateur, croyant avoir dressé le portrait de son frère, s’aperçoit finalement n’avoir fait qu’une ébauche du sien. Comme dans certains films d’Orson Welles : un personnage part à la recherche de l’identité de quelqu’un, avant de découvrir que l’homme qu’il cherche n’est autre que lui-même, son ombre, la part la plus inconnue de lui-même. En revanche, j’ai voulu éviter le piège d’un procédé dont je n’aime ni le nom ni la teneur : l’autofiction et sa prétention illusoire à dire vrai. Le seul mensonge pour un écrivain serait de prétendre à la vérité. C’est pourquoi je dissocie le narrateur de l’auteur qui signe le roman. Ils portent le même prénom, Michel, mais un nom différent. Car dans un roman, les personnages sont des projections, et non des reflets de la psyché de l’écrivain qu’il n’aurait qu’à transcrire sur la page. D’ailleurs, souvent rien n’est dévoilé de ce qu’on espérait pouvoir dire. Mieux : on dévoile le plus souvent ce qu’on aurait voulu éviter de dire. Ces révélations vous saisissent, sans prévenir. Au cours de l’écriture, en évoquant un souvenir réel, m’est ainsi revenue l’intensité de l’identification entre deux frères. S’est également confirmée l’idée qu’en écrivant l’énigme se creuse. Il n’est rien que l’écrivain ne sache déjà et, paradoxalement, il ne saura jamais rien tout à fait.