Russie

La rébellion de Prigojine sous l’œil de Machiavel

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Evgueni Prigojine prenant la parole à Bakhmout (Ukraine). Capture vidéo tirée d’une séquence publiée le 25 mai 2023 sur le compte Telegram du service de presse de Concord, une société liée au chef du groupe mercenaire russe Wagner

Evgueni Prigojine prenant la parole à Bakhmout (Ukraine). Capture vidéo tirée d’une séquence publiée le 25 mai 2023 sur le compte Telegram du service de presse de Concord, une société liée au chef du groupe mercenaire russe Wagner. © Handout/Telegram/@concordgroup_official/AFP

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La rébellion de Wagner est avortée. Comment expliquer cet échec ? Dans Le Prince, Machiavel fournit les règles à suivre et les écueils à éviter pour réussir à se soulever.


 

  • Faire usage de la puissance « scélérate » du parvenu. Nul besoin de naître avec une cuillère en argent dans la bouche pour devenir un chef de guerre capable de déstabiliser le pouvoir en place. Selon Machiavel (1469-1527), un rebelle peut être un outsider parti de rien. Ces individus débrouillards et pugnaces, qui réussissent à s’élever pas à pas aux plus hautes sphères du pouvoir, appartiennent selon le philosophe à la catégorie « des princes scélérats ». Il cite en exemple d’ascension fulgurante le destin d’Agathocle, (361-289 av. J.-C), fils de potier sicilien, connu pour être un ancien gigolo qui « parvint non seulement du rang de simple particulier, mais de l’état le plus abject, à être roi de Syracuse ». Sous certains aspects, Evgueni Prigojine connaît une destinée similaire. Après avoir passé neuf ans en prison pour « brigandage, escroquerie et incitation de mineurs à la prostitution », il entame des études en pharmacie puis ouvre une chaîne de fast-food spécialisée dans les hot-dogs. Il devient ensuite le fameux « cuisiner de Poutine », jusqu’à se tailler, petit à petit, un rôle essentiel dans le milieu politique du Kremlin. Par son parcours sulfureux aussi bien sur le plan moral que légal, il correspond en tout point à ces professionnels de la « scélératesse » évoqués par Machiavel, qui savent tourner à leur profit les compétences acquises au fil d’une existence rude et tumultueuse.
  • Se garder d’être un opportuniste. Selon Machiavel, le principal danger qui guette ce type de personnages est l’opportunisme, la volonté de briller et de servir uniquement son propre intérêt. Le philosophe considère à ce titre que les « capitaines mercenaires » sont particulièrement concernés par ce vice. « Ils ne sont pas de bons guerriers : s’ils le sont, on ne peut s’y fier, car ils ne tendent qu’à leur propre grandeur », estime-t-il. Si l’on ne peut connaître les motivations profondes du chef du groupe militaire Wagner, qui a affirmé dans un message audio diffusé lundi 26 juin vouloir à tout prix défendre sa milice, certains de ses actes ont pu laisser entendre qu’il cherchait avant tout à servir sa propre cause. En effet, une fois qu’il a révélé être à la tête de l’armée Wagner en octobre 2022, Prigojine s’est installé en grande pompe dans un immense immeuble de verre à Saint-Pétersbourg (Russie), pour en faire le siège de sa milice. Après avoir défendu pendant des années la politique de Vladimir Poutine, notamment en créant une « ferme à trolls », visant à défendre « l’espace informationnel » du Kremlin contre l’influence occidentale, le chef de l’armée privée s’est fait ce week-end pourfendeur du discours national officiel, critiquant les décisions militaires du ministre de la Défense Sergueï Choïgou. Pour qui prêche-t-il et pourquoi a-t-il changé d’avis ? Ce revirement pourrait en tout cas laisser penser qu’il cherchait d’abord et avant tout à protéger ses propres intérêts.
  • Unifier les mercenaires. Un mercenaire est un soldat privé qui n’a pas d’intérêts patriotiques directs dans un conflit. C’est pourquoi Machiavel se méfie tout particulièrement de ces troupes, qui ont selon lui tendance à être « désunies, ambitieuses, sans discipline, infidèles, hardies envers les amis, lâches contre les ennemis ». Le groupe Wagner, en refusant de signer pour l’armée régulière, semble avoir fait montre, à l’inverse, d’une certaine fidélité pour la milice privée. Les vétérans des services spéciaux endurcis et les milliers de détenus recrutés à Saint-Pétersbourg pour constituer ce corps armé suivaient jusqu’à ce week-end les directives du chef du groupe paramilitaire. Mais depuis l’annonce de la dissolution de l’armée et la déclaration de Poutine, proposant pour ces soldats trois portes de sortie – signer pour l’armée régulière, partir en Biélorussie ou rentrer chez eux –, personne ne peut garantir qu’ils resteront fidèles à Prigojine, en refusant de nouveau de signer pour intégrer l’armée d’État.
  • De la « bonne cruauté ». Le samedi 24 juin, à 20h20, la rébellion de Prigojine a pris fin, officiellement suite à l’intervention du président biélorusse Alexandre Loukachenko. Le but annoncé par le patron de Wagner ? « Éviter un bain de sang. » Une ambition louable, mais qui aurait sans doute été critiquée par Machiavel estimant qu’un rebelle doit aller jusqu’au bout de ses actes, y compris les plus violents. L’art de l’insoumission requiert selon le philosophe une capacité à « commettre toutes les cruautés à la fois », tout « en les faisant tourner, autant qu’il est possible, à l’avantage des sujets ». Le philosophe oppose ainsi les « bonnes cruautés » aux « cruautés mal employées », qui « se multiplient avec le temps au lieu de cesser ». Autrement dit, une bonne rébellion serait une rébellion éclair, qui cesse sitôt le pouvoir récupéré, mais ne plie pas sous les obstacles et ne recule pas devant les pertes potentielles.
  • Quid d’un coup d’État raté ? Si l’on ne respecte pas ces règles, on court selon Machiavel un grand danger, car toute mutinerie ratée peut avoir pour effet de renforcer le pouvoir du chef. « Il est bien vrai que lorsqu’on reconquiert des pays qui se sont ainsi rebellés, on les perd plus difficilement : le conquérant, se prévalant de cette rébellion », écrit l’auteur du Prince. Dans le cas russe, Poutine se trouve actuellement en position de décideur : il lui revient de choisir les différentes options des miliciens de l’armée Wagner… Mais aussi du sort de Prigojine, qu’il a considéré comme « traître à la nation », ce qui consiste potentiellement, dans le langage du Kremlin, à le condamner à mort. Néanmoins, cette mutinerie a aussi permis de montrer au monde à quel point Poutine pouvait être dépendant d’une milice privée redoutable et mieux équipée que l’armée régulière, qui a notamment revendiqué la prise de Bakhmout (Ukraine), en 2023. Si la rébellion a échoué, elle a donc illustré un autre précepte machiavélien : ne jamais faire dépendre sa force d’éléments extérieurs à soi. Car selon le penseur, il n’y a « rien d’aussi frêle et d’aussi fugitif qu’un crédit qui n’est pas fondé sur notre propre puissance ».
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“Le Prince” de Machiavel, un manuel qu’aurait peut-être dû lire Prigojine