La lettre du mardi

À la recherche du sommeil perdu

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À la recherche du sommeil perdu

© Karim Ben Van/Unsplash

« Si vous avez, comme moi avec ma sœur Fanny, un ou une proche qui souffre d’insomnies et que vous aspirez à leur trouver, sinon un remède contre ce calvaire – il ou elle les a sans doute déjà tous épuisés –, du moins un réconfort, je vous invite à lui procurer le magnifique essai de l’historien américain Roger Ekirch, La Grande Transformation du sommeil, qui vient d’être réédité en poche aux Éditions Amsterdam. On y apprend que l’idéal d’un sommeil “consolidé”, d’un seul tenant, est une invention tardive à l’échelle de l’histoire et que “se réveiller au milieu de la nuit” a longtemps été perçu comme une “bénédiction”.

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Est-ce parce que ma sœur m’en parle depuis des années comme d’un calvaire qui empire avec le temps et qui la conduit à se réveiller chaque nuit, vers 3, 4 ou 5 heures du matin, après quelques maigres heures de sommeil, pour être assaillie par l’angoisse de l’impossibilité de replonger dans le sommeil ? Sans compter les tracas, professionnels, sentimentaux, existentiels du jour, gonflés par la solitude de la nuit et par cette étrange activité surabondante d’un esprit incapable de s’oublier. Toujours est-il que je me suis jeté avec empressement sur le bref essai de l’historien américain Roger Ekrich, La Grande Transformation du sommeil, en me disant que j’y trouverais quelques lumières susceptibles d’apaiser Fanny. Et je n’ai pas été déçu.

Qu’a découvert Ekirch ? D’abord, une expression, celle de “premier sommeil”, dont il a mis au jour un nombre incalculable d’occurrences, depuis l’Odyssée d’Homère et l’Énéide de Virgile jusqu’aux journaux intimes du XVIIIe siècle, en passant par le théâtre élisabéthain. Nous sommes tellement accoutumés à notre régime de sommeil – six à huit heures d’un bloc – que nous voyons en lui une norme naturelle partagée par toute l’humanité et que nous ne prêtons plus attention aux témoignages attestant que les choses ne se passaient pas comme cela avant le XIXe siècle. Et que nous tendons même à pathologiser et à médicaliser le comportement de ceux qui continuent de fonctionner “à l’ancienne” : on a fait d’eux des “in-somniaques”, rejetés du sommeil, alors qu’ils sont peut-être les incarnations d’une forme autrefois dominante. Avant la révolution industrielle, il se trouve en effet que les hommes dormaient, contrairement à nous, en deux temps. Et qu’entre les deux sommeils, il existait une plage, plus ou moins extensive, d’une heure ou deux, où l’on était éveillé – où l'on s’adonnait à l’interprétation de nos rêves, à la prière, à la méditation… ou à l’amour. “La plupart des gens quand ils se réveillaient, ne quittaient probablement pas leur lit, sinon, au besoin, pour soulager leur vessie. En plus de prier, ils conversaient avec leur compagnon de lit ou s’enquéraient de la santé d’un enfant ou de leur conjoint.” Si le sommeil était exposé à l’interruption, ce n’est pas seulement, souligne avec force Ekirch, qu’il était moins confortable qu’aujourd’hui – à plusieurs sur une paillasse ou sur un même matelas, en compagnie des animaux, en proie au froid et aux puces, etc. C’est surtout qu’on prenait pour acquis que le sommeil lui-même ne pouvait se faire qu’en deux temps. Et que la phase de réveil était considérée comme très précieuse – d’où l’idée selon laquelle “la nuit porte conseil”. De sorte que “la perspective de se réveiller au milieu de la nuit était chose parfaitement banale”. Le philosophe anglais John Locke en fait même un universel : “Tous les hommes dorment par intervalles.” Des études scientifiques de plus en plus nombreuses, inspirées par les travaux d’historiens comme Ekirch, montrent d’ailleurs que le sommeil interrompu est peut-être “la modalité naturelle du sommeil humain”.

Comment s’est opérée cette transformation ? demande Ekirch. L’explication qu’il avance est aussi intéressante que paradoxale. Sous le coup de la révolution industrielle, de l’éthique capitaliste et, surtout, de la généralisation de la lumière artificielle, nous avons repoussé le moment où nous nous couchons et avancé celle où nous nous levons. Considérant sans doute que le “tiers temps” – ce moment entre les deux sommeils, dédié à la méditation –, était un temps perdu, improductif, nous avons amélioré la qualité du premier sommeil mais renoncé au second. En somme, nous avons “rationalisé” le sommeil. Au point de créer une nouvelle maladie, l’insomnie, inexistante avant le XIXe siècle, où se télescopent de manière douloureuse l’éthique nouvelle du dormeur productif et l’éthique antique du dormeur méditant. Ekirch ne fait donc pas de l’insomniaque l’équivalent du dormeur-éveillé du passé. Mais il invite à “dépathologiser” l’insomnie. “C’est là, peut-être, une bien maigre consolation pour ceux dont le sommeil reste discontinu, mais il est aussi possible que ce savoir les libère partiellement de l’anxiété qui s’empare d’eux la nuit.”

Loin d’être une maladie, le sommeil interrompu peut être vu comme un moment lumineux. Et de citer le magnifique témoignage de l’écrivain écossais Robert Louis Stevenson, lors d’une nuit passée dans les Cévennes, sur l’énigme presque cosmique de cette interruption : “Par quelle suggestion informulée, par quel délicat contact de la nature, tous ces dormeurs sont-ils rappelés, vers la même heure, à la vie ? Est-ce que les étoiles versent sur eux une influence ? Ou participons-nous d’un frisson de la terre maternelle sous nos corps au repos ? Même les bergers et les vieilles gens de la campagne qui sont les plus profondément initiés à ces mystères ne se risquent pas à conjecturer la signification ou le dessein de cette résurrection nocturne ?” Je vous invite à lire ces mots, en guise de consolation, à tous vos amis insomniaques. »