La lettre du mercredi
La revanche des mâles alpha
Donald Trump, le 6 novembre 2024. © AP Photo/Evan Vucci/Sipa
« On s’attendait au moins à ce que les résultats se fassent un peu désirer, du fait d’un vote ultra serré. Certains médias s’étaient préparés à plusieurs jours de couverture, au recomptage des bulletins, à un suspense insoutenable, à du drama. Même pas. 11h37 heure de Paris, et l’annonce est officielle : Donald Trump est élu 47e président des États-Unis. Pour la deuxième fois de l’histoire, une femme se présente contre un homme dans cette course, et pour la deuxième fois, elle est battue. Simple hasard ?
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D’après les sondages de sortie des urnes, les hommes ont voté largement en faveur de Donald Trump, quand les femmes ont porté leur voix plutôt vers Kamala Harris. Et ce quelle que soit la couleur de peau, des électeurs et des électrices. Ce n’est pas vraiment une nouveauté, les femmes américaines se tournant globalement davantage en faveur du parti démocrate, avec un écart de 19 points enregistré depuis 1996. Mais l’écart entre les genres (gender gap) pourrait bien s’être mué en gouffre (gender chasm) avec cette élection. Selon Le Grand Continent, si seules les femmes votaient, Kamala Harris l’emporterait avec 365 grands électeurs (il en faut 270 pour gagner l’élection). Un gouffre largement creusé par la campagne de Trump, et ses appels du pied explicitement destinés aux hommes.
Ses frasques sexuelles ont fait les délices des tabloïds dans les années 1980-90, et ses fanfaronnades régulièrement outrancières – pour rappel : “Quand tu es une star, il suffit de les attraper par la chatte” – sont loin de lui avoir causé du tort, bien au contraire. Ses électeurs adorent ça. Donald Trump se vante d’être un “mâle alpha”, un killer et un winner comme le lui a appris son père, et il ne lui viendrait pas à l’idée de s’en excuser. Dans un discours de victoire erratique comme à son habitude, il a remercié sa femme, Melania, qu’il a qualifiée de “très belle”, ainsi que la femme de son vice-président J.D. Vance, également renvoyée à son apparence physique.
Dans son esprit, les femmes sont des faire-valoir, des attributs et des accessoires, quand bien même elles seraient autrices de livres, comme l’a tout de même rappelé Trump au sujet de son épouse. Le républicain endosse tous les traits de la masculinité que l’on qualifierait aujourd’hui de toxique, en faisant de l’incapacité à admettre ses torts et de l’absence d’émotions et d’empathie une stratégie politique calquée sur sa véritable personnalité. “Fight” (combat) est son mot préféré, l’un de ceux qu’il a le plus assénés durant sa campagne, y compris quelques secondes après qu’une balle tirée d’un fusil semi-automatique a frôlé sa tête lors d’un meeting en juillet dernier. Et dans un contexte post #MeToo, c’est paradoxalement payant.
Car une des différences entre la campagne d’Hillary Clinton en 2016 et celle de Kamala Harris, c’est l’émergence du mouvement #MeToo… et son “backlash”, son retour de bâton. Les Américains ont aussi localement voté sur des mesures concernant l’avortement, dont le droit n’est plus protégé au niveau fédéral depuis l’abandon de l’arrêt Roe vs. Wade il y a deux ans. Les droits des femmes ainsi que la protection de leur santé ont été un enjeu majeur de la campagne, dans une atmosphère parfois franchement lunaire, au point qu’on a pu entendre que les récents ouragans étaient le résultat des “sacrifices humains” que sont les avortements. Loin de considérer #MeToo et la plus grande égalité entre les genres que le mouvement souhaite faire advenir comme une chose désirable pour tous, les électeurs masculins de Trump se considèrent comme constamment menacés, affaiblis.
C’est l’un des paradoxes de la masculinité hégémonique que relevait l’anthropologue Mélanie Gourarier dans Alpha mâle. Séduire les femmes pour s’apprécier entre hommes (Seuil, 2017). La masculinité ne se vit pas épisodiquement en crise, mais structurellement. Elle se nourrit donc d’épisodes comme #MeToo pour alimenter son sentiment d’être assiégée. Mélanie Gourarier repère ainsi une complainte du déclin au masculin qui remonte à l’Antiquité. Le mâle dominant n’existe que parce qu’il a un statut sans cesse menacé à défendre, et c’est paradoxalement la posture de faiblesse dans laquelle il se vit qui légitime la violence de sa riposte et de ses attaques. Après tout, Trump avait prévenu : il s’agissait bien de prendre sa revanche. Se transformera-t-elle en vengeance ? »