Sens et vie

La rêverie

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Cet article est issu du numéro 43 de Philosophie magazine « 43 - octobre 2010 », en kiosque le 30 septembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Loin d’être un oubli de la réalité, elle aiguise, au contraire, notre regard sur le monde.

C’est une drogue douce, qui joue avec le feu. Un terrain vague – forêt de ruines ou jungle pavée selon que la veille ou le sommeil fait pencher la balance. Une vieille ville dont les ombres gardent la trace des occupants évanouis, et dont les édifices méticuleux, patiemment reconquis par la nature, demeurent soudain des châteaux de sable. Sous le kaléidoscope du rêveur, les oiseaux lacèrent le crépuscule, les cyprès plongent dans la piscine, les nuages prennent une forme, les schémas s’assouplissent, l’étendue se détend, la lumière est éclairée par l’ombre, les contraires se juxtaposent : la rêverie, c’est la préhistoire de la contemplation, l’éducation du regard par les yeux de l’âme.

À l’inverse du somnambule dont la mémoire est en jachère, le rêveur est un diurnambule qui ne dort que d’un œil, suffisamment assoupi pour voir ce qu’on ne voit pas, mais assez éveillé pour balbutier ce qu’il a entrevu. Il en va de la rêverie comme de l’ivresse : c’est une activité mais une activité passive, c’est une recherche mais qui commence par un abandon. Dépouillant le monde de son utilité, elle rappelle que l’homme est une création du désir avant d’être une création du besoin. Entre un sommeil opaque à lui-même et la cécité de celui que la lumière du jour empêche de voir les étoiles, entre la douceur d’être et la douleur de penser, il y a le demi-sommeil, la mise en veille, la vigilance fragile, aiguë et nonchalante, qui menace, à tout instant, de s’évaporer en rêve ou de se condenser en connaissance, mais qui, dans l’intervalle, remplace l’impénétrable par l’immatériel et donne à voir les fondations imaginaires de la réalité. La rêverie ne se repose jamais.

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