Journal de bord
Rêveries d’eau courante
© Pierre Mornet pour PM
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Cet article est issu du numéro 23 de Philosophie magazine « 23 - octobre 2008 », en kiosque le 25 septembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Lorsque je vais chaque matin au village par le chemin du lavoir, alors que, sur la chaussée pierreuse, je longe notre ruisseau et me réjouis de son chantonnement (qui le fait nommer « Nakartan »), je ne puis me défaire, à son égard, d’un dédain variable, qui vire au mépris en été. C’est que je mesure ce qu’il est au modèle de ruisseau que je porte en moi, qui a été fixé par le ruisseau qui nourrissait de son eau le village de mon enfance (car on allait « chercher l’eau au ruisseau » : on ne l’avait pas « sur l’évier »), et que, de la maison de mes parents, je devinais à l’orée de la forêt, au bout de la prairie. Alors que le Nakartan se réduit souvent l’été à un filet d’eau, il avait, lui, de l’eau en abondance en toute saison. Généreux et nécessaire, il était comme une personne que l’on aimait. J’aime aussi le Nakartan, car l’amour peut aller avec le dédain. Mais pour un ruisseau, il est maigrichon. Il emmène ses eaux bonnassement à la rivière Reyssouze : petit ruisseau, petite rivière, alors que mon ruisseau natal apporte ses eaux bouillonnantes à la somptueuse Dordogne, exactement en face du site d’Estresse, où le roi Eudes tailla en pièces les audacieux Vikings qui, sur leurs drakkars, avaient remonté la Dordogne en vue de piller l’abbaye de Beaulieu. Mais ma rêverie quitte les Vikings. La Dordogne me fait songer à Montaigne et à ce passage des Essais où il admire que la rivière ait tellement gagné en vingt ans « sur la rive droite de sa descente », qu’elle a ébranlé les fondations de plusieurs bâtiments. Ce même passage m’était venu à l’esprit il y a deux ou trois ans, à l’occasion d’un séjour en Corrèze, lorsque, m’étant arrêté au milieu du pont qui unit Altillac à Beaulieu et regardant vers l’aval, j’observais que c’était, cette fois, sur la rive gauche que la rivière avait gagné, et au point que je ne reconnaissais plus le pré où, enfant, je gardais les vaches, tellement la morsure des courants l’avait étriqué. Que d’heures j’ai passées à regarder l’eau, ne me lassant pas de ses variations. Je savais, bien avant d’étudier Héraclite, que « l’on ne descend pas deux fois dans le même fleuve ». Je me demande auprès de quel fleuve rêvait Héraclite d’Éphèse : le Caystre, tout près ? le Méandre, plus abondant ? Tandis que je rêve à la rêverie d’Héraclite, je croise un passant, qui me parle : « Encore de la pluie ! – Hélas ! » Je dis « hélas ! » pour couper court à la conversation. Je ne suis pas disposé, par mon humeur du jour, à expliquer à un quidam pourquoi j’aime la pluie. En même temps, les mots que j’aurais pu dire trottent dans mon esprit : « Quand j’étais, enfant, chez mon père, les jours de pluie étaient les jours bénis, où je pouvais rester à la maison, à lire, au lieu d’aller travailler dans les champs. » Et je me revois dans ces champs, au bord de la Dordogne, avec l’église d’Altillac et le château de la Majorie sur les collines. Je songe à l’enfant que j’étais. Je vois que j’étais déjà celui que je suis devenu. Mais voilà que, chantonnant et rêvant, le Nakartan et moi sommes arrivés au village. Je vous quitte.