Entretien
Olivier Rey : “Il vaut mieux prêter attention aux rivières que les protéger par des lois”
Olivier Rey en 2015. ©Hannah Assouline/Opale/Leemage
Cet article est réservé aux abonnés.
Dans son dernier ouvrage Réparer l’eau (Stock), le philosophe Olivier Rey poursuit sa critique de la place de la science dans notre société qui nous empêche de voir le monde autrement que sous un prisme utilitaire. L’eau en est un exemple-type : « réparer l’eau », ce n’est pas la purifier mais lui redonner une puissance symbolique.
Dans votre livre Réparer l’eau, vous soulignez le fait que l’eau est passée d’un « élément cosmique » à une « substance chimique ». Réparer l’eau, est-ce d’abord une invitation au réenchantement du monde ?
Olivier Rey : Comment, nous autres humains, aurions-nous jamais eu l’idée de la pureté, sans le spectacle d’une eau pure ? Il n’empêche, l’eau est aujourd’hui ce qui doit passer par des stations d’épuration. Ce genre de retournement me paraît emblématique d’un processus général : après avoir, au contact de la nature, élaboré leur pensée, les humains usent depuis quelques siècles de cette pensée pour mettre la nature en coupe réglée. Non qu’il ne vaille pas mieux épurer l’eau avant de la boire : l’eau à l’ancienne, même transparente, pouvait contenir des germes dangereux, voire mortels. Le problème est qu’en mettant la nature à distance, en interposant entre elle et nous un gigantesque dispositif conceptuel et technologique, nous finissons aussi par faire dépérir nos facultés, aussi bien physiques qu’intellectuelles. Nous vivons sur le capital accumulé, mais nous sommes coupés de la source. De quelqu’un qui a la vue perçante, nous ne disons pas qu’il a un œil de caméra de surveillance : l’expression « œil d’aigle » est encore en usage, quand bien même les aigles ont à peu près disparu. Qu’on le veuille ou non, c’est la nature qui nous donne les moyens de nous comprendre. Dans cette affaire, l’eau, comme les autres éléments et tant d’autres choses, est une précieuse ressource – qui disparaît quand l’eau n’est plus rien d’autre qu’un corps de formule chimique H2O, qui coule au robinet par l’entremise de Veolia. La question n’est pas tant de réenchanter, que de sortir de l’hypnose où nous plonge un rapport purement utilitaire aux choses.