La tyrannie du chronomètre
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Cet article est issu du numéro 43 de Philosophie magazine « 43 - octobre 2010 », en kiosque le 30 septembre 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La journée que nous connaissons, scandée par les heures et les minutes, est d’invention récente. Elle s’est installée avec le capitalisme. Krzysztof Pomian, auteur de L’Ordre du temps, revient sur l’histoire de cette mutation.
Dans votre livre L’Ordre du temps (Gallimard), vous distinguez le temps qualitatif et le temps quantitatif. En quoi s’opposent-ils ?
Le temps quantitatif est celui des horloges : uniforme, divisible en unités stables, il est pratiquement illimité. Le temps qualitatif est celui des objets naturels et d’abord celui du Soleil, longtemps assimilé au temps tout court. Ce temps-là dépend des lieux, des sociétés, des croyances. Il a un début et un terme, et ses unités sont de longueurs variables.
L’histoire de l’Occident est-elle celle du remplacement progressif du temps qualitatif par le temps quantitatif ?
Gare aux simplifications. Dès les époques très anciennes, plusieurs temps qualitatifs coexistent. Plus tard, le temps cyclique du paganisme, qui varie selon les cités et les empires, va grandement différer de celui du christianisme, qui lui est universel, linéaire et orienté vers le Jugement dernier. À partir des XIIIe et XIVe siècles, le temps des horloges apparaît à côté des temps liturgique et cosmique. Mais il s’impose lentement : il ne devient réalité pour les masses qu’au XIXe siècle. Et lui aussi change au cours de son histoire. En fonction des techniques d’abord : il y a une grande différence entre le temps que mesure l’horloge d’un beffroi, réglée sur le soleil, et celui des horloges électroniques, avec des secondes calculées sur les mouvements atomiques hyperfins du césium 133. Mais aussi suivant une uniformisation progressive : les chemins de fer jouent un rôle crucial, en imposant des horaires fixes sur tout le territoire. Avec le découpage en fuseaux horaires, d’abord instauré aux États-Unis en 1883, la synchronisation se poursuit à l’échelle mondiale. On passe d’un compte en journées à un compte en heures, en minutes. Aujourd’hui, le temps de la science continue de s’affiner : biologistes et physiciens comptent en nanosecondes. Cependant, les anciens temps ne disparaissent pas lorsque les nouveaux apparaissent. C’est ce que j’appelle « architecture temporelle » : des strates qui s’empilent au cours du temps. Dans notre société hypertechnicisée, il reste des poches de temps archaïque. Si nous faisions une coupe dans l’architecture temporelle contemporaine, nous partirions de temps extrêmement pointus, d’usage très limité (le temps des scientifiques) pour petit à petit descendre jusqu’au temps des vacanciers, puis à celui du paysan qui, malgré sa montre, vit encore au rythme du soleil et des saisons.