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“L’Action immunitaire” : les références philosophiques du manifeste du tueur de Nantes décryptées une à une

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“L’Action immunitaire” : les références philosophiques du manifeste du tueur de Nantes décryptées une à une

Le manifeste envoyé par Justin P. avant de commettre son crime prend la forme d’un texte de 13 pages, agrémenté d’une reproduction en couleur du tableau “Le Misanthrope” de Pieter Brueghel l'Ancien (1568), conservé au musée Capodimonte de Naples (Italie). L'inscription en bas du tableau se lit comme suit : “Parce que le monde est perfide, je vais en deuil.” © Domaine public

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Peu avant d’attaquer ses camarades et de tuer l’une d’entre elles, à Nantes, le lycéen Justin P. a envoyé un étrange manifeste, intitulé « L’Action immunitaire. La révolte est déjà la plus grande victoire que nous puissions atteindre ». Bourré de références intellectuelles, ce texte peut-il nous aider à comprendre les mobiles du tueur, aujourd’hui interné en psychiatrie ? Avec la prudence requise, nous proposons de le décrypter à l’aide de nos outils philosophiques. 


 

Le manifeste « L'Action immunitaire » envoyé par Justin P. avant de commettre son crime prend la forme d’un texte de 13 pages, structuré en trois parties – et agrémenté d’une reproduction en couleur du tableau Le Misanthrope (1568) de Pieter Brueghel l’Ancien, comprenant l’inscription : « Parce que le monde est perfide, je vais en deuil. » Ce document, est-il précisé, « ne justifie aucun acte et n’est qu’un extrait ou un résumé de mon manifeste officiel, encore inachevé ». 

L’a-t-il écrit lui-même ? A-t-il été généré par une intelligence artificielle ? Sans présumer de son lien avec le meurtre commis par son auteur, la mise au jour des très nombreuses références philosophiques, implicites ou explicites, qui parsèment ce texte produit un effet étrange, proche du malaise, puisque se trouvent ainsi rapprochés un crime monstrueux, la pensée de son auteur et celle de penseurs contemporains. Il nous a paru cependant pertinent de nous livrer au décryptage intellectuel d’une « pièce à conviction », comme on dit dans un procès criminel.

Introduction

“La mondialisation a transformé notre système en une machine à décomposer l’humain.”

➤ La dénonciation du « système » est un élément très courant des rhétoriques radicales. Le texte parlera, plus loin, de « système technico-industriel mondial », qui est également une formule assez fréquente des discours technocritiques. Le « système techno-industriel » est l’ennemi désigné auquel s’attaque l’un des écoterroristes les plus connus, Theodore Kaczynski, dans le Manifeste de l’Unabomber. Difficile de ne pas penser aussi au « système technicien » dénoncé par Jacques Ellul, une référence centrale de Kaczynski. La lutte contre le système est aussi un élément central des discours de l’extrême droite moderne.

➤ Ce système est décrit, avant tout, comme une « machine à décomposer l’humain ». Là encore, on peut citer Ellul, pour qui la décomposition est le propre de la technique : « Le processus d’intervention de la technique sur le réel consiste toujours en une rupture du réel en unités fragmentées malléables. Elle correspond à la découverte scientifique du discontinu. […] Les machines opèrent à partir de ces données », qu’il s’agit de réagencer arbitrairement. Le thème de la décomposition est présent aussi chez Kaczynski.

➤ La machination et la division du travail sont souvent pointées du doigt comme comme une dislocation des liens sociaux, une mutilation, un éclatement de la personne. Le philosophe techno-critique Lewis Mumford résume : « L’homme fragmentaire, avec son moi divisé et contradictoire, est apparu : la paranoïa innocente de l’homme primitif a fait place à l’état schizoïde apparemment chronique de la civilisation dans toutes ses phases. »

Partie I

“La première catégorie, que je qualifierais comme la plus impactante et dangereuse, serait ce que j’appelle l’écocide globalisé. L’écocide globalisé est la somme des actions humaines qui détruisent, fragmentent, empoisonnent ou marchandisent la totalité du vivant. Ce terme couvre autant la disparition des espèces que la contamination chimique, la bétonisation, l’exploitation industrielle ou la perte des savoirs écologiques.”

➤ La notion d’écocide a été forgée par le biologiste Arthur Galston en 1970.

➤ Le motif de la « marchandisation du vivant » se développe dans les années 1990, notamment chez le philosophe anarchiste James C. Scott (« Everyday Forms of Resistance », 1993).

➤ L’écocide n’est pas présenté simplement comme la destruction des milieux naturels, mais simultanément comme la destruction des pratiques humaines traditionnelles qui savaient prendre soin de ces milieux. Le texte évoque plus loin les « peuples autochtones » qui luttent pour la préservation de ces savoirs.

➤ Le thème des « savoirs écologiques traditionnels » se diffuse dans les années 1990, avec notamment la publication par Julian T. Inglis de Traditional Ecological Knowledge (1993).

 

“C’est un crime diffus, perpétré quotidiennement, sans tribunal pour juger, sans victime officielle à pleurer sauf la Terre entière.”

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