Deleuze à la racine
L’arbre à abattre
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il est une figure que Deleuze et Guattari honnissent plus que tout : celle de l’arbre, ou plutôt de l’arborescence, qui contamine la pensée et enferme les hommes dans des structures de pouvoir hiérarchiques. Aujourd’hui, leur contre-modèle d’un « rhizome » horizontal et décentralisé a essaimé, des entreprises à la biologie. Et si on farfouillait dans ses ramifications ?
« Nous sommes fatigués de l’arbre », annoncent Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux (Minuit, 1980). Une telle animosité a de quoi surprendre aujourd’hui, alors que des amoureux de la nature enlacent des troncs lors de leurs promenades en forêt. Or ce n’est pas un rejet du règne végétal qu’expriment ici les auteurs : ce dont ils veulent se débarrasser, c’est de la pensée en arborescence. Pas la « pensée divergente » des HPI, mais celle qui classe, subdivise le réel en catégories et, in fine, y plaque une forme de hiérarchie. Une obsession qui aurait gagné toutes les disciplines de la pensée occidentale, « de la botanique à la biologie, l’anatomie, mais aussi la gnoséologie, la théologie, l’ontologie, toute la philosophie… » De fait, l’arbre est le symbole d’une pensée humaine structurée. « Toute la philosophie est comme un arbre, soutient René Descartes dans la préface à ses Principes de la philosophie, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la morale. » Un esprit ordonné est loué pour ses qualités d’analyse ; on se méfie en revanche d’une pensée foisonnante, certes créative mais prompte à se perdre dans les méandres de ses propres détours.
Mais que reprochent Deleuze et Guattari à la pensée arborescente ? Avant tout, sa méthode : une logique binaire, selon laquelle l’« un devient deux ». « L’arbre ou la racine inspirent une triste image de la pensée qui ne cesse d’imiter le multiple à partir d’une unité supérieure, de centre ou de segment », expliquent les auteurs. Ses effets, ensuite : cette volonté de discipliner le réel aboutit à enfermer les individus dans des cases. En effet, l’arborescence n’est pas seulement un modèle épistémologique ; elle constitue une structure de pouvoir. Nos deux penseurs citent les mathématiciens Pierre Rosenstiehl et Jean Petitot : « Dans un système hiérarchique, un individu n’admet qu’un seul voisin actif, son supérieur hiérarchique. [...] Les canaux de transmission sont préétablis : l’arborescence préexiste à l’individu qui s’y intègre à une place précise. » Pensez aux processus bureaucratiques qui sclérosent certaines administrations et entreprises, où il est inimaginable de court-circuiter son n+1 pour suggérer une nouvelle stratégie aux instances dirigeantes. Aux organigrammes qui assignent chacun à une place et à une fonction bien définies. Mais aussi aux schémas qui enferment les patients de l’analyste dans des grilles d’interprétation préconçues : Deleuze et Guattari n’hésitent pas à pourfendre la psychanalyse traditionnelle, qu’ils accusent d’exercer un « pouvoir dictatorial » fondé sur une « conception dictatoriale de l’inconscient ».