Exposition
“L’art est dans la rue” : Orsay se plie en quatre par trois
Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) Imprimerie Charles Lévy (Paris), Moulin Rouge. La Goulue, 1891, lithographie en couleurs, 166 × 115 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie © BNF
Henri Gustave Jossot (1866-1951), Imprimerie Camis. Le plus grand format tiré jusqu’à ce jour en un seul morceau, 1897, lithographie en couleurs, 260 × 190 cm, Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie © BNF.
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Cet article est issu du numéro 189 de Philosophie magazine « Peut-on réparer ses erreurs ? », en kiosque le 24 avril 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« Elle a le sort précaire de tout ce qui brille, du papillon et de la fleur, l’affiche qui rutile sous le soleil, pâlit au travers des brumes, et dont les lambeaux pendent tristement, balancés par la bise, après les ondées, les rafales. » Le critique d’art Roger Marx (1859-1913) signe ce curieux panégyrique tandis que ces illustrations fleurissent sur les murs de Paris, au milieu du XIXe siècle. Elles font alors de la ville lumière un extraordinaire « musée en plein vent ». Le musée d’Orsay dédie une riche exposition à cet art de rue, dont l’un des précurseurs est le peintre Jules Chéret. Ce dernier inaugure en 1866 un atelier de lithographie, où il conçoit nombre de publicités pour des spectacles, des alcools, des cosmétiques… accompagnant l’essor de la consommation et l’invention des grands magasins. Les artistes les plus célèbres s’y essaient dont Henri de Toulouse-Lautrec, qui promeut le spectacle de La Goulue au Moulin Rouge dans un superbe dessin stylisé (image à gauche), mais aussi Félix Vallotton ou Alfons Mucha, qui magnifie Sarah Bernhardt dans ses rôles au théâtre. D’abord supports d’information, puis de publicité, les affiches deviennent des objets de collection – naît même la vogue de l’affichomanie –, puis de propagande politique. Une polémique éclate qui divise les artistes et les critiques : les uns voient dans cette explosion de couleurs la quintessence d’un art social et joyeux ; les autres conspuent ces placards criards. Pour Charles Garnier, cette pollution visuelle défigure même la physionomie de Paris. Il l’écrit dans « Les affiches agaçantes » en 1871 : « Quand vous avez tiré au cordeau vos grandes voies monotones, vous laissez déshonorer votre œuvre par ces tire-l’œil barbares qui détruisent immédiatement l’uniformité des proportions que vous aviez imposées avec tant de rigueur. » De production d’art ces images démultipliées infiniment – plusieurs millions ornent les rues de Paris chaque année au début du XXe siècle – deviennent effectivement le témoin d’une fétichisation de la marchandise. L’exposition suggère un moment d’inflexion important, quand la publicité cesse de vanter les qualités d’un produit pour laisser place à la promotion d’une marque via le symbole. Le message s’efface au profit des affects. Le chocolat Klaus emploie, par exemple, cette rhétorique visuelle en ne montrant plus une tablette mais une femme en vert sur un cheval rouge, censée déclencher l’acte d’achat. Roger Marx, l’amateur d’affiche, note ainsi que « durant cette fin de siècle qui impose au cerveau la peine d’un incessant labeur, les murs de la rue eux-mêmes conspirent contre le repos du regard, de l’esprit. » Faut-il se réjouir de ce bouillonnement… ou y voir les prémices d’un mal contemporain, mêlant consumérisme et distraction ?