Édito
Le bébé du sous-sol : l’édito d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian pour PM
Cet article est issu du numéro 185 de Philosophie magazine « Que puis-je savoir de l’autre ? », en kiosque le 05 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Chez les jeunes enfants, à l’âge où ils apprennent à marcher, j’ai souvent observé le même tour. Comme leur équilibre est encore mal assuré, il arrive qu’un adulte s’accroupisse à deux ou trois mètres d’eux, alors qu’ils se tiennent debout en s’agrippant à un support quelconque, pour les inviter à se lancer, en ouvrant grand les bras. « Allez viens mon chéri, viens me voir, viens ! » La distance est réduite, il y a un accueil chaleureux promis en bout de course, le risque est limité, la voie toute tracée… Alors l’enfant se lâche et se précipite vers l’adulte qui l’appelle, qui l’attend en frémissant – c’est souvent son père ou sa mère –, et puis au dernier moment, voilà que le bébé bifurque, modifie sa trajectoire et s’en va s’écrouler contre un pouf ou un fauteuil.
Ma première réflexion, en observant ce jeu, fut de me dire que les enfants manifestaient vraiment très tôt leur sens de l’humour. Car cette sortie de piste est accompagnée d’une effusion de gaieté. L’enfant s’amuse de l’effet de surprise qu’il déclenche, et, à cet instant-là, son minois froncé ne trompe pas – il sait qu’il a fait quelque chose de drôle.
Mais il y a un autre enjeu dans cet écart de trajectoire : très tôt, le petit humain prend plaisir à se rendre imprévisible. Rien n’est plus agréable que de ne pas faire ce que les autres anticipent et de s’ouvrir une voie nouvelle au débotté. Si l’on s’en abstenait, nous ne vivrions jamais aucune aventure, et notre vie serait ennuyeuse. À notre époque de traçabilité accrue, cette faculté précoce qu’a l’humain de déjouer les calculs invite plutôt à la modestie, à ne pas accorder une confiance trop absolue dans nos algorithmes prédictifs.
Mais le jeu de la déviation soudaine, appelons-le ainsi, a encore une autre signification : il témoigne de manière troublante que, quand on a le choix entre la sécurité et la liberté, on tranche souvent en faveur de la seconde. Se précipiter dans les bras de l’adulte qui nous attend, c’est réduire le risque de chute et se voir offrir une récompense sous la forme d’un câlin ou d’un bisou. C’est la conduite la plus rationnelle. Prendre la tangente sur un coup de tête, sans bien savoir où l’on va, quitte à se prendre les pieds dans le tapis, c’est évidemment s’exposer à se faire mal, surtout lorsqu’on ne sait pas se freiner. Cela rappelle cette exclamation de Fédor Dostoïevski dans les Carnets du sous-sol (1864) : « Ô pauvre enfant ! Ô pur et innocent bébé ! Mais, tout d’abord, quand donc avez-vous vu, dans tous les millénaires, que les hommes n’agissaient que dans leur intérêt ? » La négativité, ou du moins la capacité à se détacher du confort pour se jeter tête baissée dans le chaos ou le néant, est inhérente à l’être humain et ne passe pas forcément par des raisonnements sophistiqués, mais par une impulsion beaucoup plus fondamentale. C’est pourquoi on n’a jamais fait le tour d’un humain, même quand on croit bien le connaître. Dostoïevski encore : « Ce dont les hommes ont besoin – c’est seulement d’une volonté indépendante, quel que soit le prix de cette indépendance, et quelles que soient les conséquences. »
En général, voyant le coup que vient de leur faire leur bébé du sous-sol, les adultes rient de bon cœur, comme lorsqu’il émettra sa première remarque pleine de sagacité. Mais peut-être devraient-ils aussi y voir une mise en garde : ce petit humain n’a qu’un an et déjà il transporte sur ses deux pieds sa volonté propre, détachée de la leur. Toute tentative pour lui dicter son comportement lui offrira une occasion d’affirmer sa liberté.