La lettre du mercredi
Le Castor, l’Obscur, Frère Tonpla et les autres… De quoi le surnom est-il le nom ?
© Yap/Unsplash
« “Lézard”, “Zigzag” et “Grain de riz” nous ont tout trois quittés hier. Voyez-vous de qui je parle ? Non ? Je vous dis qui se cache derrière ces surnoms…
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
Le “Lézard” est dans Le Guépard. La célèbre actrice de Luchino Visconti aurait été ainsi surnommée dans son enfance pour sa propension à passer le temps seule au soleil. Claudia Cardinale, autrement appelée “la petite fiancée de l’Italie” après le succès du film Le Pigeon, est donc décédée hier à l’âge de 87 ans.
Lui était un habitué des déclarations fracassantes et des revirements inattendus. L’homme d’affaires franco-libanais a fait une dernière volte-face en mourant deux jours avant le jugement du tribunal de Paris dans l’affaire des financements libyens de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, où il devait figurer comme prévenu. Ziad Takieddine, surnommé “Tak” ou “Zigzag”, est mort hier à 75 ans.
L’employé municipal de la ville de Levallois-Perret demeure, lui, un inconnu célèbre. Il est apparu dans un documentaire – Balkany à Levallois : victoire d’un clan (2020) –, en essayant d’échapper aux caméras alors qu’il massait Isabelle Balkany au travail. Il est mort hier et l’ancienne édile a rendu hommage à celui qu’elle a d’abord appelé “Maurice” par commodité avant de le désigner, hilare, comme “Grain de riz” en référence à ses origines vietnamiennes. “’Grain de riz’, c'est un petit ‘boat people’ qu'on a installé, qui est venu à Levallois il y a vingt ans” témoignait l’ex-première adjointe au maire. “Il a un nom pas possible. Il s’appelle…” Elle semble en fait incapable de le dire. “Alors, d’abord, on l'a baptisé Maurice et puis on trouvait pas ça drôle. Et un jour, je l'ai baptisé ‘Grain de riz’, et toute la mairie […] l’appelle ‘Grain de riz’. On l’adore. Il est extra.” Lui aussi s’est éteint hier.
Il y a ceux qu’on donne, ceux qu’on se donne et ceux qu’on reçoit. Le surnom peut d’abord être considéré comme un jeu de masques, fidèle à l’idée que nous n’avons pas d’identité fixe mais que nous sommes, pour le dire comme Montaigne, constitués de “pièces rapportées”. Il peut apparaître ensuite comme un stigmate retourné, comme le souligne le sociologue Erving Goffman, selon lequel, “au lieu de se faire tout petit”, l’individu stigmatisé affiche au contraire un “air de bravade”. Enfin, reçu par l’intéressé comme un signe d’affection et de familiarité, il peut témoigner d’une forme de “reconnaissance”… Et puis il y a ceux qui n’introduisent aucun rapport à la subjectivité ni à l’alterité, qui ne permettent aucune reprise en nom propre, qui effacent seulement l’identité sous l’étiquette : ainsi “Grain de riz” n’a pas, pour Balkany, de nom sous le surnom. Par ce geste “réifiant”, pour reprendre la notion de Jean-Paul Sartre, le sujet subalterne devient simplement une chose (res en latin) dans l’œil (goguenard) de l’autre. Bref, il est objectifié.
Sartre et les philosophes ne sont pas en reste. Eux-mêmes ont donné et reçu des surnoms, comme : “Frère Tonpla”, “Le Divin Marquis”, “Le Castor”, “L’Obscur”, “Le Malingre”… Mais saurez-vous identifier qui ils désignent ? Et vous, quel est votre petit nom ?
Solutions
- “L’Obscur” est dit d’Héraclite dès l’Antiquité en mémoire de ses aphorismes sibyllins.
- “Le Malingre” est un surnom que s’attribue lui-même Voltaire – un pseudonyme d’ailleurs pour François-Marie Arouet –, qui se plaint de sa santé fragile.
- “Frère Tonpla” est attribué par “Le Malingre” à Diderot, en jouant avec le verlan de Platon. Il imagine aussi pour lui “Le Pantophile”, ami de tous les savoirs, qui littéralement “aime tout”.
- “Le Divin Marquis” est le masque de Sade. Il devient divin non seulement par antiphrase mais par référence au “Divin Arétin”, auteur au XVIe siècle d’une satire des dialogues platoniciens, ayant pour théâtre une maison close.
- “Le Castor” n’est autre que Simone de Beauvoir. Cet animal totem lui a été accolé par son ami René Maheu, professeur de philosophie ayant travaillé à Londres, par homophonie avec beaver, le castor en anglais. Il est repris par Sartre, louant ceux et celles “qui vont en bande et qui ont l’esprit constructeur”. »