Le livre du jour
Le charme productif des amitiés philosophiques
© Éditions Odile Jacob
À deux, philosophe-t-on mieux que tout seul ? C’est la question que l’on se pose à la lecture du nouveau livre de François Dosse, Amitiés philosophiques (Odile Jacob, 2021). Grâce à l’étude de correspondances et de témoignages, l’historien raconte les liens d’amitié qui unissaient certains philosophes français de la seconde moitié du XXe siècle : Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Gilles Deleuze, Paul Ricœur et Jacques Derrida… Quel rôle ces relations singulières ont-elles joué dans l’élaboration de leurs idées ? Au-delà du plaisir qu’on trouve à les fréquenter, les amis aident-ils à penser ?
- Des amitiés particulières ? Dans la vie de tous les jours, il y a les « vieux » amis qui se connaissent depuis l’enfance, les amis d’amis, les amitiés qui se construisent au travail ou autour de quelques verres… Mais y a-t-il aussi des amis de pensée, sur le modèle de Montaigne et La Boétie ? Et que signifie qu’une amitié puisse être spécifiquement philosophique ? À travers sept chapitres qui retracent autant de cas exemplaires, l’ouvrage de François Dosse explore la période de l’après-guerre, qui se révèle particulièrement riche de ces relations privilégiées permettant des confrontations directes des points de vue, quelle que soit la forme qu’elles revêtent.
- Collaborations, admirations… et rivalités. Raymond Aron et Jean-Paul Sartre, par exemple, ont été des amis très proches avant d’adopter des engagements politiques opposés. Le même Sartre s’est rapproché de Maurice Merleau-Ponty autour de la revue Les Temps modernes, tout comme Claude Lefort et Cornelius Castoriadis se sont réunis autour de Socialisme ou Barbarie. L’amitié peut se fonder sur la collaboration, comme ce fut le cas pour Jacques Derrida, qui a été l’assistant de Paul Ricœur à la Sorbonne, et surtout pour Félix Guattari et Gilles Deleuze, qui ont signé à quatre mains plusieurs livres – de manière si étroite qu’on a pu parler à leur propos de « Guattareuze » ! Ces amitiés n’excluent pas d’ailleurs certaines formes de rivalité, d’émulation (Jacques Derrida-Emmanuel Levinas) voire de jalousie (comme celle qu’a éprouvée Foucault pour le succès rencontré par Deleuze).
- Une autre histoire de la philosophie. Ces Amitiés philosophiques offrent ainsi une autre manière de lire l’histoire de la philosophie. Celle-ci n’apparaît plus comme une succession de monographies, où les penseurs semblent rester isolés les uns des autres puis se succèdent les uns aux autres, mais comme le fruit de multiples échanges. Chacun parvient alors à se situer par rapport à ses proches. Partageant le même environnement, chacun se positionne et fait naître la singularité de sa propre pensée grâce à son tandem, et réciproquement. Et l’on comprend pourquoi Aristote et Spinoza ont tant vanté les mérites de l’amitié entre sages...
- Un âge d’or pour la pensée française. Ainsi, ce que dépeint aussi ce grand raconteur qu’est François Dosse, c’est le contexte d’un formidable âge d’or pour les sciences humaines durant ces quelques années. Les Trente Glorieuses ne l’ont pas été que sur le plan de la prospérité économique, elles l’ont été aussi pour la pensée française. L’ENS de la rue d’Ulm et quelques universités – notamment celle de Strasbourg, même si l’on aurait aimé un chapitre sur le lien unissant Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy – étaient alors de vrais foyers de pensée qui jouaient pleinement leur rôle de ferment intellectuel. Quelle époque !
Amitiés philosophiques, de François Dosse, vient de paraître aux Éditions Odile Jacob. 336 p., 23,90€, disponible ici.
Le dernier hors-série de notre magazine (été 2021) est, justement, consacré à l’amitié. N’hésitez pas à vous le procurer en kiosque, ou à le commander ici.