Un grand concept expliqué

Le “conatus” chez Spinoza, c’est quoi ?

Temps de lecture : 4 min

© Domaine public

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Ce petit mot latin est l’un des plus célèbres de la philosophie classique. Pourquoi Spinoza en fait-il un concept essentiel pour penser la vie, le désir et la liberté ? L’éclairage de Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie.


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Mot latin signifiant « effort » ou « tendance », le conatus acquiert une valeur philosophique au XVIIe siècle avec la découverte du principe physique de l’inertie. S’il est utilisé entre autres par Descartes et Hobbes, c’est Spinoza qui en fait un concept central de sa philosophie. Pourquoi ? Parce que par-delà son usage physique ou psychologique, il y voit le moyen d’exprimer sa conception de la substance et de l’éthique, de l’être et du devoir être. 

Rappelons d’abord que la révolution galiléenne a ruiné la cosmologie aristotélicienne en démontrant que le comportement naturel des corps n’est pas de viser un lieu propre pour y demeurer en repos mais d’être toujours en mouvement. Le principe d’inertie, formulé correctement pour la première fois par Descartes, établit en effet qu’« un corps une fois mis en mouvement continue de se mouvoir toujours, en ligne droite, tant qu’il n’est pas arrêté ou détourné par une cause extérieure » (Principes de la philosophie). 

Hobbes, qui avait rencontré Galilée et débattu avec Descartes, applique ce principe à son anthropologie : « Le commencement du mouvement dans les parties internes de l’homme, c’est ce qu’on appelle appétit ou aversion » (Léviathan). Mais pour lui comme pour Descartes, le conatus relève du seul mécanisme. Il permet de décrire le comportement des corps sans supposer à l’intérieur d’eux quelque chose comme une force cachée. 

Une révolution du désir

Or, en reprenant la théorie du conatus, Spinoza dépasse justement ce mécanisme. « Chaque chose, autant qu’il est en elle, s’efforce de persévérer dans son être », écrit-il dans son Éthique (1677), livre où apparaît pour la première fois l’idée de conatus. Cette conviction ontologique selon laquelle être, c’est persister à être, a pour conséquence anthropologique de définir l’homme par ce seul effort : « L’essence de l’homme n’est pas autre chose que l’effort par lequel l’homme s’efforce de persévérer dans son être » (chapitre III). 

“Alors que le désir était conçu comme un manque, la théorie du conatus l’appréhende de manière positive, comme puissance d’agir”

L’effet psychologique d’une telle assertion est révolutionnaire. Alors que le désir était depuis Platon conçu comme un manque, la théorie du conatus l’appréhende de manière positive, comme puissance d’agir : « Le désir est l’essence même de l’homme, en tant qu’elle est conçue comme déterminée à faire quelque chose par une affection quelconque donnée. » En conséquence, l’éthique consistera non pas à refréner nos désirs mais à valoriser ceux qui augmentent notre puissance d’être, c’est-à-dire ceux qui vont dans le sens du conatus. S’il est vrai que « plus une chose a de puissance pour exister, plus elle a de conatus », alors la tâche qui incombe à chaque individu est de se connaître suffisamment pour exister davantage.

Le conatus, vecteur de liberté ?

Si Spinoza est déterministe, et que, d’après lui, tout obéit à des lois naturelles, il affirme aussi qu’il n’y a qu’une seule substance, que Dieu ou la Nature sont la même chose (« Deus sive Natura » : « Dieu, c’est-à-dire la nature »). Par conséquent, le conatus exprime la caractéristique de l’être, de tout l’être. Ainsi compris, ce concept ne se réduit pas seulement au mouvement dans l’espace ou à la mécanique des passions : il désigne de la manière la plus positive la tendance de l’être à manifester sa puissance, mais aussi de Dieu à rayonner ou, si l’on préfère, de la Nature à produire de la vie.

Bien compris, le conatus permet ainsi d’abolir l’opposition de l’être et du devoir être et de promouvoir une éthique qui, paradoxalement, se veut finalement plus descriptive qu’injonctive. On comprend pourquoi chez Spinoza la liberté dépend de la connaissance de la nécessité : cette connaissance rationalise le désir et le transforme en volonté. 

En fin de compte, de quoi nous libère la connaissance du conatus ? De la peur de la mort : « Plus l’esprit comprend de choses […], moins il pâtit des sentiments qui sont mauvais, et moins il a peur de la mort » (chapitre IV). Pour Spinoza, le conatus est vecteur de liberté ; il l’intensifie par la connaissance, ce qui procure à l’homme toujours plus de joie, autre concept central du penseur d’Amsterdam. On ne s’étonnera pas que la théorie spinoziste du conatus ait pu avoir une influence décisive pour les penseurs de la vitalité des siècles suivants, comme Goethe, amoureux de la nature qui se disait spinoziste ; Nietzsche, qui y trouvera les prémisses de la « volonté de puissance » ; ou encore, Bergson, avec sa théorie de « l’élan vital ».