Crises existentielles

Le grand saut

Temps de lecture : 3 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 10 de Philosophie magazine « 10 - juin 2007 », en kiosque le 31 mai 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Quitter l’enfance ne va pas sans heurts et sans souffrance. Les rites de passage observés par les ethnologues ont disparu de nos sociétés contemporaines. Alors comment entre-t-on dans l’âge adulte aujourd’hui ?

« Les primitifs ont bien de la chance… avec leurs rituels de passage… après… c’est réglé… on est un homme… Mais nous autres, pas d’hommes-médecine pour nous faciliter les choses… c’est l’amour, la mort, la saloperie, les maladies de l’esprit », écrivait Paul Nizan dans La Conspiration. Le compagnon d’études de Jean-Paul Sartre exprimait là, avec fougue, une idée aujourd’hui assez répandue lorsqu’il s’agit de comparer notre monde avec d’autres plus exotiques ou historiques.

Cette idée est particulièrement présente à propos de la « jeunesse ». À cause du brouillage des étapes qui mènent de l’enfance à l’âge adulte, de la déficience des mécanismes d’insertion professionnelle, de la durée de la scolarité allongée, de la cohabitation prolongée avec les parents, les -« jeunes » seraient des êtres souffrants. Il leur manquerait une position clairement assignée parce que rituellement signifiée. Précisons que la présence de rites, dont Nizan pointe l’absence, ne signifie pas, sauf vision enchantée, une absence de souffrance. L’anthropologue Pierre Clastres, explorant la fonction de cette dernière dans les rites d’initiation en particulier ceux de l’entrée dans l’âge adulte, conclut que c’est par la souffrance et l’inscription sur le corps – « en pleine chair » écrivent Gilles Deleuze et Félix Guattari – que le groupe enseigne à l’individu, lui signifie une appartenance et une valeur sociales. Ce sont des épreuves physiques et morales, une « souffrance qui vient du dehors », écrit encore Nizan. Par conséquent, si l’on considère que le rite de passage est un dispositif qui condense en un temps et un lieu particuliers le passage d’un statut à un autre, la question n’est plus tant d’une absence ou d’une présence de la souffrance, que de sa nature et de son étendue dans le temps. Dans les autres sociétés, il y aurait souffrance temporaire du corps en vue de l’installation dans un ordre. Tandis que, dans nos sociétés contemporaines, on assisterait à un dérèglement durable de l’esprit dû à la non-installation dans un ordre.

Cet article est réservé aux abonnés