France / Fait divers
Meurtre de Nogent : un passage à l’acte révélateur de la “condition” adolescente
Le 11 juin 2025 à Nogent, en Haute-Marne (52). La famille, les proches et les habitants de la surveillante du collège Françoise-Dolto décédée la veille sont venus déposer fleurs et bougies pour lui rendre hommage. © Le Parisien/Maxppp
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Cet article est issu du numéro 191 de Philosophie magazine « Pourquoi se complique-t-on la vie ? », en kiosque le 03 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’adolescent de 14 ans qui a tué une surveillante dans un collège de Haute-Marne a voulu « faire le plus de dégâts » possible sans ressentir pourtant la moindre culpabilité. Un décalage caractéristique de l’adolescence ?
Le 10 juin, Quentin G., collégien de 14 ans, muni d’un couteau de cuisine de 20 cm, a poignardé à mort Mélanie, 31 ans, surveillante du collège Françoise-Dolto de Nogent, en Haute-Marne, alors que celle-ci procédait, aux côtés de deux gendarmes, à un contrôle des sacs. L’adolescent a été inculpé pour « meurtre sur une personne chargée d’une mission de service public ». Placé en détention provisoire, il a déclaré avoir voulu « faire le plus de dégâts » possible, apparemment remonté contre des remarques qui lui avaient été faites « alors qu’il embrassait sa petite amie au sein du collège ».
Poignarder une surveillante pour signifier son irritation, le geste semble aussi démesuré qu’insensé. D’autant que l’adolescent n’a exprimé aucun regret et s’est montré « détaché tant au regard de la gravité des faits reprochés que des conséquences vis-à-vis de lui -même. » Selon Jean-Claude Quentel, psychologue clinicien, auteur de La Personne au principe du social. Les leçons de l’adolescence (Gallimard, 2023), ce fossé entre la gravité de l’acte et la personne qui le commet de manière presque détachée est « typique » de l’adolescence. Dans les pas des travaux de l’école de la médiation de Jean Gagnepain (1923-2006), Quentel soutient que l’enfant, bien que doté de la plupart des compétences qui en font un être de raison, n’a pas « émergé au principe de la personne » : il n’est pas encore un sujet capable d’initier une histoire et d’en répondre. « L’adolescence est le moment où s’opère cette transformation », qui permet de « naître au social ». Mais pour cela, il faut accepter sa propre mortalité. L’adolescent de Nogent a admis être adepte de jeux vidéo violents et éprouver « une certaine fascination pour la violence et la mort », et « il ne semble pas attacher une importance particulière à la valeur de la vie humaine » selon le juge qui l’a entendu. Pour Quentel, c’est encore un trait spécifique de l’adolescence, qui est « travaillée par la négativité de la mort » : « L’enfant qui est en lui est en train de mourir. Cette mort symbolique est la condition de son entrée dans la vie sociale. Il doit faire place à un autre en lui-même et accepter sa propre contingence. Or cette période que l’on a longtemps accompagnée de rites de passage est abandonnée à elle-même aujourd’hui. Nous ne sécurisons plus les adolescents dans la mue qu’ils traversent. Les parents n’osent plus prodiguer des réponses, ils ont peur de leurs enfants et leur transmettent cette inquiétude. » Insécurisés, les adolescents, du moins ceux qui vont mal, retourneraient cette insécurité intérieure sur les autres.