Entretien

David gé Bartoli, Sophie Gosselin : “La condition terrestre désigne la relation de co-appartenance des êtres humains et non humains à la Terre”

Temps de lecture : 8 min

Un jeune agriculteur sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (44), avec ses vaches, en 2019

Un jeune agriculteur sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (44), avec ses vaches, en 2019. © Thomas Louapre/Divergence

Cet article est réservé aux abonnés.

Auteurs de La Condition terrestre (Seuil, 2022), les professeurs de philosophie à l’université de Tours Sophie Gosselin et David gé Bartoli dévoilent au terme d’une enquête dans le monde entier que la catastrophe écologique est l’occasion d’une rupture avec le projet moderniste. D’autres manières de faire monde existent, tenant compte des alliances entre êtres humains et non humains.

 

La catastrophe écologique en cours est l’occasion de redéfinir nos manières de vivre, de penser et d’agir, comme vous le diagnostiquez dans votre enquête. En quoi ces multiples expériences sont-elles une raison d’espérer de sauver notre “condition terrestre” ?

Sophie Gosselin : Les processus sociaux et politiques auxquels nous nous sommes intéressés, de la Bolivie à Notre-Dame-des-Landes, de la Nouvelle-Zélande à la Nouvelle-Calédonie ou au Mexique, ont pour point commun de remettre en question l’un des partages structurants de notre modernité : celui qui sépare l’espace social et politique des conditions matérielles d’habitation sur lesquelles celui-ci repose tout en les déniant, reconduisant ainsi les dualismes modernes entre humain et nature et entre esprit et corps. Remettre en question la coupure entre l’espace social et politique et les conditions matérielles d’habitation, c’est rompre avec la domination de l’État-Capital (qui organise et réitère cette coupure), en proposant une approche qui aille plus loin que celle, généralement défendue par la pensée critique « intra-occidentale » : celle des biens communs. Par « conditions matérielles d’habitation », nous n’entendons pas « la nature » comme ensemble de « ressources », de « services écosystémiques » ni même de « biens » que l’homme devrait s’employer à mieux gérer, c’est-à-dire en concevant encore les non-humains comme des « objets », mais l’ensemble des relations qui inscrivent les humains et les autres qu’humains dans un destin commun, dans une manière de faire monde, dans un « cosmos ». De là l’expression de « cosmopolitique » pour qualifier ces processus sociaux et politiques. Nous les disons « cosmopolitiques » au sens où ils ne séparent plus le social et le politique d’une dimension cosmique, autrement dit de « la condition terrestre », mais contribuent à faire émerger des faits socio-cosmiques totaux (au sens où l’anthropologue Marcel Mauss parlait de « faits sociaux totaux »). Les relations « socio-cosmiques » se nouent dans et à travers des pratiques de don et contre-don, de manière à faire circuler le lien vivant et dynamique qui unit des co-habitants terrestres au sein d’un milieu de vie partagé, en tenant compte des différents cycles du vivant. Il s’agit, en somme, de dépasser le modèle d’un régime politique exclusivement adossé au droit et défait du lien à la Terre, comme c’est le cas dans la démocratie représentative anthropocentrée, pour imaginer et mettre en œuvre des formes de démocratie directe en prise avec les milieux de vie qui inclut les autres vivants dans la construction de l’habiter commun.

Cet article est réservé aux abonnés