Cinéma
Image-temps
© Sébastien Lifshitz
Cet article est issu du numéro 142 de Philosophie magazine « Comment avoir confiance ? », en kiosque le 27 août 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans le documentaire Adolescentes (sortie le 9 septembre), Sébastien Lifshitz suit pendant cinq ans deux jeunes filles, Emma et Anaïs. Comment le cinéma parvient-il à traduire le passage du temps ? Réponse dans ce film en forme de condensé de vies.
Réputée ingrate, l’adolescence est un remarquable sujet de cinéma. Sébastien Lifshitz en a fait celui de son film, en suivant deux adolescentes pendant cinq ans, de leur rentrée en classe de 4e jusqu’à la terminale, à la veille du bac. Il a passé régulièrement des journées entières avec Emma et Anaïs, deux amies : regards sur l’école, les parents, la sexualité et la mort, l’enfance et la majorité… Sébastien Lifshitz ne manque rien, tout en gardant la distance suffisante pour ne pas abîmer son sujet. Car voici l’un des aspects les plus déconcertants du film : le protocole d’observation induit nécessairement des effets dans la vie d’Emma et d’Anaïs. Comme lors d’une expérimentation physique, observer altère le sujet de l’observation. Les deux jeunes auraient-elles posé les mêmes questions à leurs parents sans cet œil extérieur ? Auraient-elles eu le même rapport entre elles ? Qu’auraient-elles été sans cette interférence ? Le réalisateur a choisi la ville de Brive, parce qu’elle échappe aux archétypes de la grande ville, mais aussi parce qu’ici les saisons sont plus marquées qu’ailleurs. C’est le passage du temps, dans les corps et dans les paysages de Corrèze, qu’il encapsule en à peine plus de deux heures. Un condensé de vie et une démonstration de cinéma. Dans l’un de ses cours, Deleuze analyse ce qu’il appelle « l’image-temps », soit la capacité d’un film à manifester l’essence même du temps à travers « des situations optiques et sonores pures ». Sébastien Lifshitz documente ainsi un moment chaotique de l’existence tout en produisant une réflexion sur le temps comme condition de toute expérience. Où l’on se souvient que ce n’est pas le temps qui passe, mais nous qui passons dans le temps.