Le hasard
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Cet article est issu du numéro 35 de Philosophie magazine « 35 - hiver 2009 », en kiosque le 29 novembre 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Contingence ou coïncidence, c’est une invention de l’homme, tout comme Dieu.
Quand « hasard » signifie « coïncidence », le hasard naît du fait qu’aucune intelligence humaine ne pouvant tout prévoir, l’intersection de deux séries causales a pris au dépourvu celui ou celle qui, pour le meilleur ou le pire, se trouvait à leur centre. Comment, en ce sens, ne pas tenir pour autant de hasards tous les moments où la vie bascule ? Comment ne pas croire au hasard quand, au détour d’une rue, au pied d’une statue, on croise une vieille connaissance, un assassin ou la femme de son cœur ? Coïncidence ou caprice du destin, le « hasard » est l’illusion de celui qui, submergé par la surprise et se prenant provisoirement pour le centre du monde, fait une loi de ce qui lui arrive et en vient à confondre l’imprévu avec l’imprévisible. « L’homme a appelé hasard, écrit Paul Valéry, la cause de toutes les surprises, la divinité sans visage qui préside à tous les espoirs insensés, à toutes les craintes sans mesure, qui déjoue les calculs les plus soigneux, qui change les imprudences en décisions heureuses, les plus grands hommes en jouets, les dés et les monnaies en oracles… Que m’importe si je n’ai point le billet de la loterie, que tel ou tel numéro sorte de l’urne ? Je ne suis pas “sensibilisé” à cet événement… Ôtez donc l’homme et son attente, tout arrive indistinctement, coquille ou caillou ; mais le hasard ne fait rien au monde, – que de se faire remarquer. » On ne saurait, à ce titre, penser le hasard sans le dissoudre ou bien hasarder la pensée. Providentiel ou malheureux, chance ou malchance, le hasard n’est un hasard que pour moi, le hasard est le moment où, accidentellement concerné par l’entrelacs des causes et des effets, je fais le choix de tenir ce qui m’arrive pour un effet sans cause, la volte-face d’un Dieu désinvolte, dont l’humeur badine contredit, en apparence, la nécessité que l’intelligence n’a pas encore découverte. Le hasard est en l’occurrence la mesure et l’asile de l’ignorance.