Dossier/“Préférons-nous l'ordre ou le désordre ?”
Le meilleur est à l’intérieur
Thomas Clerc. © Manuel Braun pour PM
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Cet article est issu du numéro 166 de Philosophie magazine « Préférons-nous l’ordre ou le désordre ? », en kiosque le 12 janvier 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Voici le portrait d’un écrivain dans son lieu de vie : Thomas Clerc, qui a consacré un livre entier à son appartement, raconte sa passion pour l’ordre, pas aussi raisonnable qu’on ne l’imagine !
Difficile de ne pas entrer chez Thomas Clerc sans un zeste d’appréhension, comme si l’on passait le seuil d’un sanctuaire. En effet, cet écrivain a réussi à consacrer un livre de plus de quatre cents pages à la description de son petit appartement du Xe arrondissement de Paris – et à rendre cette exploration passionnante ! Cet exploit littéraire, qui rappelle à la fois la poésie des choses d’un Francis Ponge et le goût des listes d’un Georges Perec, est paru sous le titre Intérieur (Gallimard, 2013). S’étant aperçu, après la publication, qu’il n’avait rien dit sur la cave dont il était pourtant propriétaire, Thomas Clerc a récidivé avec Cave (Gallimard, 2021). Seulement voilà, il y a un scoop : il a déménagé. Il habite désormais un appartement plus grand mais moins central, dans le XVIIIe arrondissement.
L’une des questions que je me pose, en entrant, est de savoir si seule l’écriture de Thomas Clerc est méticuleuse, tandis que l’homme ne l’est pas vraiment, ou si son style est le miroir de son caractère. Dès que la porte d’entrée s’ouvre sur son salon, où chaque tapis est perpendiculaire aux murs, où il semble que tout objet a une place et une seule et ne saurait en être déplacé sauf décision expresse du maître des lieux, où pas un seul mouton de poussière ne court sur le parquet flottant, le doute n’est plus permis. « Je reconnais que j’ai un côté maniaque », dit-il en riant.
Ménage et méninges
Nous allons nous asseoir de part et d’autre d’une table basse dont le plateau en carreaux de céramique rappelle un Mondrian, pour approfondir la question. « J’ai cette idée que nous sommes submergés par la réalité, par sa profusion, surtout dans notre civilisation industrielle, matérielle, où l’on produit beaucoup d’objets et de déchets. Pour moi, il y a une exubérance du monde. Et comme ce foisonnement menace de nous envahir, j’essaie d’y introduire des éléments d’ordre. J’espère, pour autant, que cela ne vous paraît pas morbide… » Pour être sincère, si, un peu. « On associe souvent l’ordre au morbide, poursuit Thomas Clerc, par un préjugé romantique. Mais si vous vous intéressez à l’âge classique, vous vous rendez compte qu’il y avait alors une positivité de l’ordre, avec une volonté de transparence, d’harmonie, de clarté, qui s’exprime à la fois dans l’architecture et dans la littérature. Cependant, tout cela est aussi dialectique. Je suis, sur le plan domestique, un homme d’ordre parce qu’il y a un grand désordre en moi, intellectuel, affectif, politique. J’essaie de contrer le désordre que je ressens en gouvernant les choses. » En l’écoutant, j’ai l’impression qu’il aborde là une vérité psychologique profonde : je connais beaucoup de gens très ordonnés dans leurs pensées qui s’accommodent très bien de vivre dans des pièces en foutoir, et le contraire. La manière dont nous gérons nos pièces correspondrait-elle au besoin de cultiver une contre-tendance ?