La lettre du mardi
Le millième jour du reste de leur vie
Kiev (Ukraine), le 29 octobre 2024. Vita Tkachenko, blessée par des débris volants alors qu’elle dormait, inspecte les dégâts causés à son appartement après une frappe de drone russe. © Thomas Peter/Reuters
« La guerre, du point de vue de ceux qui la vivent, ça se compte en jours. Tous les matins, on se précipite sur son téléphone pour voir quelle ville a été bombardée, pour prendre des nouvelles de ses proches, pour vérifier si l’on n’a pas reçu un ordre de mobilisation. Quand on vit au jour le jour, il est très difficile de planifier des vacances, un déplacement, d’imaginer le moment où l’on pourra de nouveau respirer normalement. Au début du conflit, Volodymyr Zelensky avait évoqué “un jour sans fin”. Nous en sommes au millième.
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L’invasion massive de la Russie en Ukraine va atteindre ses mille et une nuits. Mais nous ne sommes pas dans un conte oriental. Si on la compare à la Première Guerre mondiale, nous serions aujourd’hui en avril 1917 (date de l’entrée en guerre des États-Unis). Par rapport à la deuxième, en mai 1942, au moment où un tournant s’annonce en faveur des Alliés. En 2024, les bonnes nouvelles ne sont pas au programme. Les étoiles semblent au contraire s’aligner pour dessiner un canon pointé sur l’Ukraine. Donald Trump va peut-être geler le conflit au détriment du pays attaqué. Le chancelier allemand appelle l’agresseur, comme si l’on pouvait négocier avec un coupable. Les Russes avancent, terrorisent les civils partout et bombardent ce qui reste d’infrastructure électrique. Quant à l’autorisation donnée par Joe Biden d’utiliser des missiles américains pour frapper le territoire russe, elle est tardive et purement défensive : elle ne changera pas fondamentalement la dynamique actuelle.
Je viens de passer deux semaines en Ukraine, de l’ouest, qui enterre tous les jours ses engagés volontaires, à l’est, qui souffre le martyre. Mes interlocuteurs m’ont parlé d’un marathon qu’ils n’ont pas le droit d’abandonner sous peine de disparaître, de déception à l’endroit de l’Occident, de solitude, de rage. On les dit fatigués. Le sont-ils ? Et s’ils réussissent à tenir, quelles convictions les animent ? Je vous en dirai bientôt plus sur ce qu’ils m’ont répondu. En attendant, j’ai pensé à nos philosophes qui, eux aussi, ont enduré des conflits sans limites. J’ai lu un texte que Henri Bergson a rédigé, non pas au millième mais au centième jour de la Première Guerre mondiale. Il m’a frappé par son assurance, qui n’est pas uniquement due à un sentiment patriotique, mais à une analyse des forces en présence. Bergson compare “la force qui s’use et celle qui ne s’use pas” (Écrits philosophiques, PUF, p. 439). Il affirme sur cette base que “l’issue n’est pas douteuse : l’Allemagne succombera”, alors que sa puissance matérielle est supérieure à celle de la France. Comme la Russie aujourd’hui. Or, continue Bergson, si l’Allemagne a de l’argent, “son crédit baisse, et l’on ne voit pas où elle pourrait emprunter”. Par ailleurs, tout comme la Russie encore, “la guerre, telle qu’elle la pratique, fait chez elle une effroyable consommation d’hommes”. La France, par contraste, “renforce ses armées de tout ce que ses alliés lui apportent [et] peut compter, parce que sa cause est celle de l’humanité même, sur la sympathie de plus en plus agissante du monde civilisé”.
Mais le facteur décisif, selon Bergson, est “l’énergie morale”, qui “ne se soutient que par quelque idéal supérieur à eux, plus fort qu’eux, auquel ils se cramponnent solidement quand ils sentent vaciller leur courage”. L’Allemagne d’alors, quant à elle, ne connaît que “le culte de la force brute”, “sa force morale n’est que la confiance que sa force matérielle lui inspire”. Nous pourrions évidemment nuancer, comparer, nous rappeler que la Russie s’est trouvée des alliés, et que son leader cherche à lui inspirer un trouble élan messianique. Ce qu’écrit Bergson sur l’état d’esprit des Français bat néanmoins dans le cœur de la grande majorité des Ukrainiens : “L’énergie de nos soldats est suspendue, elle, à quelque chose qui ne s’use pas, à un idéal de justice et de liberté. Le temps est sans prise sur nous.” Il ne semble pas non plus épuiser les Ukrainiens, même après mille jours de souffrances. Les personnes que j’ai rencontrées sont très conscientes du fait que leur combat de libération vis-à-vis de l’ancien empire russe risque de durer encore très longtemps. Mais ils savent aussi, lorsqu’ils comparent le sombre revanchisme russe à leur inébranlable idée nationale, que, comme conclut Bergson, “ceci tuera cela”. Espérons seulement, ceci compris, que cela nous donne, à nous aussi, la force de les admirer et surtout de les soutenir. »