Tribune
Georges Nivat : “Chaque jour, l’Ukraine existe davantage”
Georges Nivat en 2019. ©Philippe Matsas/Leextra via opale.photo
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Historien de la Russie et du monde slave, auteur notamment d’un livre-somme, Les Sites de la mémoire russe (Fayard, 2007, 2019), Georges Nivat livre ses réflexions sur la guerre en Ukraine, qu’il relit au prisme de l’histoire et de la littérature russophone, sur le mode d’un carnet de bord. Où l’absurdité d’un conflit fratricide, en même temps que l’identité propre de l’Ukraine, sont mis en évidence.
“La guerre a fait de l’Ukraine une nation soudée”
Le débat sur l’héritage de la « Rouss » de Kiev date du XIXe siècle. L’historien d’origine ukrainienne – mais qui écrivait en russe et devint académicien à Saint-Pétersbourg – Nikolaï Kostomarov (1817-1885) avait défini « deux âmes populaires russes » : l’une représentée par Novgorod et Kiev (soit la passion, et même l’excès, de la liberté), l’autre représentée par Moscou (soit l’attachement, et même servile, au maître). Un siècle plus tard, l’historien Likhatchov (1906-1999), qui fut l’inspirateur des réformes culturelles de Gorbatchev, répondit à Kostomarov que le dialogue de la Russie du nord et de la Russie du sud (l’Ukraine) était « comme deux astres tournant l’un autour de l’autre ».
On est aujourd’hui très loin de ce débat. D’une part, la guerre lancée le 24 février par la Russie sur trois fronts a fait de l’Ukraine une nation soudée, qu’elle soit russophone ou ukrainophone, ou bilingue, comme l’est Kiev ; d’autre part, le président Poutine, dès son discours de juin 2021, la considérait comme une part inaliénable des terres russes. Puis il a lancé la guerre pour défendre les deux provinces séparatistes du Donbass et « dénazifier » et « démilitariser » l’Ukraine du président Zelensky (qui a succédé au président Porochenko dans une alternance démocratique rare à l’est de l’Europe). L’heure n’est donc plus aux polémiques historiques, mais aux polémiques armées.
“L’opinion russe peut-être vacille”
Que pensent les Russes ? Pour la Crimée, ils furent presque unanimes à saluer le retour de la conquête de Catherine dans le giron de la Russie, en 2014. Pour le Donbass, l’unanimité sembla moindre, mais réelle – et persistante, à écouter le cinéaste Mikhalkov dont l’émission Chasse aux démons (Бесогон) est un modèle du genre. Aujourd’hui, l’Ukraine est envahie par l’armée russe de trois côtés sur quatre, et il s’agit à l’évidence d’en faire un pays satellite. L’opinion russe peut-être vacille, difficile à dire. L’institut d’enquêtes d’opinion Levada, qui continue ses sondages, indique une approbation de 62%.
En tout cas, le peu de liberté que la courte période Eltsine avait léguée à la déjà fort longue période Poutine semble s’évanouir. La radio indépendante Écho de Moscou, née en 1990, a disparu le 3 mars [lire notre article], la télévision TV-Rain (Дождь), fondée en 2010, a annoncé devoir fermer temporairement le 4 mars. Le journal Novaïa Gazeta (Новая газета), dont Mikhail Gorbatchev est l’un des propriétaires, annonce continuer mais en retirant une partie de ses thèmes, en particulier sur la guerre, pour éviter d’être poursuivi du fait de la nouvelle loi votée par la Douma, et ne pas voir ses journalistes inculpés de haute trahison. Mais que pense le million de Moscovites qui manifestait sur la place Bolotnaïa en 2012, ou encore les milliers de jeunes qui déambulaient avec des pancartes derrière des écrivains sur les boulevards à Moscou, ou encore ceux de Vladivostok, ou Khabarovsk ou Kostroma ?