Portrait
Vassili Grossman, romancier des tragédies ukrainiennes
Vassili Grossman en Allemagne, à Schwerin, en 1945. © Collection privée Fedor Guber – Les Films du Poisson documentaire/WWII/Collection ChristopheL
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L’écrivain Vassili Grossman, auteur de Vie et Destin, est né en Ukraine. Ce futur dissident soviétique a commencé sa carrière comme journaliste pour le magazine de l’Armée rouge, ce qui l’a conduit à documenter la famine en Ukraine planifiée par Staline (l’Holodomor) et la « Shoah par balles ». Jean-Marie Pottier revient sur les écrits de Grossman consacrés à ces deux moments clés de l’histoire du XXe siècle, qui résonnent douloureusement avec l’actuelle guerre en Ukraine.
Dans l’histoire de la littérature, le nom de Vassili Grossman (1905-1964) reste attaché au monumental diptyque formé par les romans Pour une juste cause (1952) et Vie et Destin (1962, publié en Occident en 1980), récit de la gigantesque bataille de Stalingrad progressivement teinté d’une critique implacable du stalinisme.
Mais cet écrivain soviétique était aussi un écrivain juif ukrainien dont l’œuvre aborde notamment deux pages noires de l’histoire de cette nation : la gigantesque famine provoquée par les décisions du pouvoir stalinien au début des années 1930, et l’extermination d’au moins 900 000 Juifs ukrainiens par les troupes nazies durant la Seconde Guerre mondiale. Pour lui, une telle répétition ne relevait pas du hasard : à dix ans d’écart, sur ces mêmes terres, depuis Moscou et Berlin, deux régimes totalitaires ont « créé et mobilisé la fureur des masses ».
Jeune adulte, le traumatisme de l’Holodomor
Vassili Grossman naît en décembre 1905 à Berditchev, à mi-chemin entre Kiev et Lviv, dans la zone d’assignation à résidence des Juifs créée par l’impératrice Catherine II au XVIIIe siècle. Pillée par les Allemands durant la Première Guerre mondiale, la ville connaît ensuite des pogroms durant la guerre civile russe, menés par les nationalistes ukrainiens au mot d’ordre de « Tous les youpins sont des bolcheviks ». Le jeune Ukrainien mène des études de chimie à Moscou puis part travailler, au début des années 1930, dans une mine du Donbass, l’une des régions au cœur de l’actuel conflit russo-ukrainien. C’est l’époque où Staline, désormais tout-puissant, impose la collectivisation des terres agricoles, l’expropriation des koulaks, les propriétaires terriens, et des réquisitions alimentaires. En Ukraine, plusieurs millions d’habitants périssent de faim : c’est l’Holodomor, l’« extermination par la faim ».
Il faudra du temps, et des désillusions, pour que l’épisode émerge sous la plume de Grossman, alors jeune partisan convaincu de la révolution prolétarienne et du réalisme socialiste – en 1937, il ira, certes sous la pression collective, jusqu’à co-signer une lettre pourfendant les accusés des procès de Moscou. Dans Vie et Destin, deux prisonniers d’un stalag ukrainien, confrontés au rationnement, se souviennent de l’époque où il fallait se montrer « plus herbivore » qu’un animal pour survivre, où ils mangeaient « des orties, quand il n’y a plus eu d’orties, on a mangé de la terre ».