Océan

Le monde des abysses, entre effroi et fascination

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Le monde des abysses, entre effroi et fascination

Capture d’écran : une baudroie (ou dragon) des abysses, également surnommée “diable noir” (“Melanocetus johnsonii”). © DR

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La vidéo d’une baudroie abyssale de Johnson (Melanocetus johnsonii) a beaucoup tourné sur les réseaux. Il est très rare d’observer un « diable noir des abysses », qui ne s’aventure guère hors des grandes profondeurs. Et les images de l’étrange animal suscitent un mélange de fascination et d’inquiétude. Mais au fait, pourquoi ? Réponse avec des naturalistes et des poètes. 


 

« Les habitants de la mer » sont, dit Roberto Casati dans sa Philosophie de l’océan, « des étrangers à tous égards ». C’est particulièrement vrai avec les habitants des abysses. Ils suscitent alors un trouble particulier. Le diable noir des abysses tout particulièrement. Son allure inhabituelle, extraterrestre, a quelque chose de repoussant. Nous connaissons assez bien ses proches cousins, les baudroies communes, que nous retrouvons sur les étals des poissonniers en filet de lotte. Mais celles-ci ne hantent pas les grandes profondeurs. Leur aspect est certes un peu déconcertant : gueule énorme, corps flasque et visqueux, sans écailles. Mais les baudroies communes ont encore quelque chose de familier. Elles ressemblent à peu près à des poissons. Ou peut-être à des amphibiens (on les surnomme aussi les « crapauds des mers »).

L’étrangeté de la Melanocetus johnsonii, avec sa poche ventrale disproportionnée, est beaucoup plus radicale. Son mode de vie, lui aussi – du moins ce que l’on en devine – a de quoi troubler. L’essayiste Paul Rossi écrit dans ses « Promenades zoologiques dans la littérature ancienne » (1967) : « Sa bouche démesurée lui permet de satisfaire à la fois son appétit et son effroyable tendance à la paresse, grâce à un procédé curieux. Elle agite sans cesse une protubérance charnue du sommet de sa tête, et elle s’en sert comme d’un appât pour attirer les petits poissons. Ceux-ci se précipitent pour s’en saisir. D’un mouvement insensible, la baudroie la ramène à elle, continue doucement à l’agiter à deux doigts de sa bouche. Les petits poissons suivent l’appât sans soupçonner le piège, et les voilà au fond du gouffre. » Son mode de reproduction est plus perturbant encore : beaucoup plus petit que la femelle, le mâle mort la peau de sa partenaire et libère une enzyme qui soude, l’un à l’autre, les deux organismes, dissolvant la barrière corporelle qui les sépare. Le sang de la femelle commence bientôt à circuler dans les vaisseaux du mâle, qui se nourrit de cette manière. Le parasite sexuel perd bientôt ses principaux organes, régresse, s’atrophie. Demeurent seulement ses glandes sexuelles, que la femelle peut utiliser à sa guise – celles-ci, ou celles d’un autre mâle greffé à elle.

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