3/ Défendre le réel contre le supra-naturel
Le nihilisme islamiste
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 87 de Philosophie magazine « Guide d’autodéfense contre le fanatisme », en kiosque le 16 février 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Toute religion, en dévaluant l’ici-bas pour chanter les louanges de l’au-delà, en plaçant la vie éternelle au-dessus de la vie présente, peut mener à la destruction de ce monde. C’est ce que Nietzsche appelait le nihilisme et qu’illustre notre actualité.
Qui caricature l’islam ? Le dessinateur, ou le fanatique ? Celui qui rigole, ou celui qui tue ? L’anarchiste, ou l’assassin ? Où est le blasphème ? Dans le fait de représenter le prophète, ou dans le fait de tuer ceux qui s’y essaient ?
Ce n’est pas Charlie Hebdo que les frères Kouachi ont tué, c’est Dieu lui-même – qui meurt chaque fois que l’incrédulité se déguise en fanatisme. Personne n’est moins pieux – ni plus nihiliste – que Saïd et Chérif Kouachi et leur confrère antisémite. Car, dans cette tragédie où les seuls mécréants sont les faux frères musulmans, c’est bien de nihilisme qu’il s’agit. Non pas du nihilisme platement réduit à l’athéisme et à l’immoralité qu’on lui accole à tort, mais du nihilisme au carré qui consiste, par la religion, à déprécier le monde existant au profit d’un arrière-monde céleste, à subordonner le réel à l’idéal, bref, à déserter la vie au profit du culte mortifère, destructeur ou autodestructeur, de l’immortalité. En cela, le « nihilisme musulman » se distingue du « nihilisme chrétien » (Nietzsche) par la nature de ces idoles, mais les symptômes, tels qu’ils avaient été repérés au XIXe et XXe siècles (de la haine au goût de l’absolu, en passant par le narcissisme) sont rigoureusement les mêmes.
D’abord, qu’on se le dise : les assassins sont des impies. Combien faut-il ne pas croire en Dieu pour interdire qu’on se moque de lui ! Et combien faut-il douter de la puissance du prophète pour lui adjoindre le renfort de quelques armes de guerre. Contrairement à ce que croient les intégristes, ce n’est pas honorer le divin mais le mépriser, l’insulter, lui cracher à la figure que de le défendre de cette manière.
Qui aime Dieu pèche par orgueil quand il fait effort pour que Dieu l’aime en retour. Mais il n’y a là rien de répréhensible. La naïveté de celui qui se présente à Dieu sous un jour favorable pour en obtenir des faveurs est inoffensive.
Qui soutient que Dieu est irrité par un film, un texte ou un dessin pèche par anthropocentrisme et parle de Dieu comme si l’homme l’avait créé à son image, en souverain geignard, susceptible et vaniteux, ce qui est déjà plus grave.
Qui s’indigne, enfin, des caricatures du prophète au point d’en punir de mort les auteurs se prend lui-même pour Dieu : on appelle ça le fondamentalisme. Qui veut défendre l’islam en massacrant n’agit pas au nom de Dieu, mais à sa place. Faut-il que le ciel soit vide, à ses yeux, pour qu’un homme usurpe un tel pouvoir… Mahomet est-il si faible et si lâche qu’il lui faille le secours de trois déshérités pour gagner le respect ? Allah est-il si petit qu’il ait besoin d’un coup de main des frères Kouachi ? L’intolérance des assassins n’est pas la preuve d’une foi puissante mais l’indice d’une monstrueuse immodestie et d’une impiété qui, se haïssant elle-même, noie son désarroi dans la violence comme on le noierait dans l’alcool.