Un grand concept expliqué

Le “principe responsabilité” chez Hans Jonas, c’est quoi ?

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Le “principe responsabilité” chez Hans Jonas, c’est quoi ?

Hans Jonas. © Giovanni Giovannetti/opale.photo

C’est une notion que l’on entend souvent, mais qu’on ne saisit pas toujours. Pour le pionnier de la pensée écologique Hans Jonas, il s’agit de se montrer responsable de ce qui n’existe pas encore : la vie des générations futures. Nicolas Tenaillon nous explique ça. 


 

Pionnier avec Günther Anders de la pensée écologique allemande, Hans Jonas interroge dans Le Principe responsabilité (1979), l’un des livres les plus vendus de toute la philosophie du XXe siècle, notre rapport éthique à la technique en centrant son analyse sur le concept classique de responsabilité. Il en renouvelle la définition en affirmant que nous sommes responsables de ce qui n’existe pas encore. Mais comment soutenir un tel paradoxe ? 

De la promesse à la menace

Pour comprendre ce que Jonas entend par responsabilité, il faut d’abord partir du constat que « la promesse de la technique moderne s’est inversée en menace ». Prométhée s’est « définitivement déchaîné », et nous ne savons plus mesurer les conséquences de nos inventions, comme l’avait déjà vu Günther Anders en méditant sur la tragédie atomique d’Hiroshima. L’Homo faber que nous sommes est en passe d’étouffer la voix de l’Homo sapiens que nous sommes destinés à être. 

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Pourquoi ? Parce que nos morales traditionnelles sont devenues inadéquates pour formuler ce qui aujourd’hui doit être interdit ou recommandé. Et c’est ce que montre tout particulièrement l’idée de responsabilité. Comprise comme obligation de répondre de ses actes, la responsabilité a toujours été pensée jusque-là en regard des droits d’autrui et surtout en proximité avec lui, comme on l’entend dans la prescription : « aime ton prochain comme toi-même » qui implique que « l’acteur et “l’autre” de son action partagent un présent commun ». 

Mais avec la modification radicale de son environnement et ses conséquences irréversibles sur la vie future, l’homme ne peut plus se contenter d’une vision aussi restrictive de la responsabilité. Celle-ci doit désormais intégrer dans sa définition la prise en compte de la postérité. Toutefois comment admettre que ce qui n’existe pas encore nous oblige ? Y a-t-il un exemple susceptible de guider la recherche dans cette quête d’une redéfinition paradoxale de la responsabilité ?

La vulnérabilité, critère majeur de la responsabilité

Oui, selon Jonas, qui en trouve le modèle exemplaire dans le rapport moral dissymétrique qui lie les parents à leur nouveau-né : si celui-ci n’a aucun devoir vis-à-vis d’eux, il les oblige, lui, à un devoir d’assistance, au nom de ce qu’il n’est pas encore et que ses parents doivent l’aider à devenir, en l’occurrence un adulte autonome. La vulnérabilité devient donc un critère majeur de la responsabilité lorsqu’on l’étend aux générations futures. 

“Assumer notre responsabilité envers l’avenir renforcerait notre moralité en opposant à nos ambitions techniques démesurées un devoir d’humilité”

Mieux : dans la mesure où les générations futures sont absolument dépendantes de nous, la responsabilité envers l’avenir est, aux yeux de Jonas, infiniment plus forte que la responsabilité envers le présent. L’assumer renforcerait notre moralité en opposant à nos ambitions techniques démesurées dont les effets sont catastrophiques un devoir d’humilité. 

S’assurer de la permanence de la vie

Mais encore faut-il que les générations futures existent ! Il est nécessaire en effet que l’humanité soit là pour que la responsabilité soit possible. L’enjeu est anthropologique et même métaphysique : « La possibilité qu’il y ait de la responsabilité est la responsabilité qui a la priorité absolue ». C’est cette impérativité qui explique pourquoi Jonas parle de « principe » responsabilité. 

Celle-ci ne peut plus être une simple vertu individuelle : elle doit s’ériger en norme pour orienter toutes nos actions futures. On comprend alors pourquoi Jonas se tourne vers le Kant du Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) pour en trouver la meilleure expression : le principe responsabilité vaut comme un nouvel impératif catégorique pour une morale qui se veut adaptée à la crise écologique. D’où la formulation : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ». 

Mais un tel impératif peut-il être respecté ? Comment alerter la société de consommation occidentale sur l’ampleur des dangers futurs qu’elle génère sans scrupule, dangers dont la visibilité est quasiment impossible puisqu’ils concerneront le milieu de vie des générations que nous ne connaîtrons pas ?

Une “heuristique de la peur”

Conscient de cette difficulté, Jonas n’hésite pas à promouvoir une « heuristique de la peur » dans laquelle il voit un instrument permettant de mesurer la gravité d’un possible avenir catastrophique. C’est que l’heure n’est plus à l’optimisme. Alors qu’en 1954, Ernst Bloch fait paraître le deuxième volume de son Principe espérance pour promouvoir un marxisme ouvert, messianique et chaleureux, Jonas lui oppose son « principe responsabilité », parce qu’il est convaincu que c’est en envisageant le pire que l’humanité pourra lucidement prendre les mesures susceptibles de garantir sa pérennité. 

À l’éthique de l’espérance créatrice de Bloch – qu’il juge naïve –, Jonas oppose une éthique de la retenue prudente fondée sur la crainte afin de protéger ce qui existe et qui rend la Terre habitable. Bien que critiquée pour son pessimisme, voire son inefficacité (la peur paralyse, observait Bruno Latour), cette éthique n’en donnera pas moins à l’écologie une impulsion décisive qui permettra d’instituer plus tard, entre autres mesures normatives, le « principe de précaution » entériné à Rio en 1992, digne héritier du principe responsabilité de Jonas.   

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