La lettre du lundi

Le retour des rituels

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Les étudiants bruxellois reçoivent leur diplôme sur la Grand-Place, à Bruxelles (Belgique), le lundi 10 octobre 2022

Les étudiants bruxellois reçoivent leur diplôme sur la Grand-Place, à Bruxelles (Belgique), le lundi 10 octobre 2022. © Sipa

Aujourd’hui, Martin Legros vous emmène sur la Grand-Place de sa ville de naissance, Bruxelles, “l’une des plus belles du monde” selon Victor Hugo, qui y avait résidé lors de son exil après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Pour assister, à ses côtés, à une cérémonie digne de Harry Potter et qui atteste du besoin renouvelé que les jeunes manifestent vis-à-vis des rituels…

 

« J’étais donc convié à la Grand-Place de Bruxelles, vendredi dernier, à une cérémonie étonnante. L’Université libre de Bruxelles, où j’ai fait mes études de philosophie il y a près de trente ans, m’avait invité à participer à la cérémonie de remise de diplômes de Master des étudiants de la promotion 2022 de la faculté de Philosophie et Sciences sociales. À l’époque où j’ai obtenu mon diplôme, cette cérémonie était expédiée en catimini, dans un sinistre auditoire, avec quelques professeurs pressés. Mais depuis une dizaine d’années, à la demande des étudiants, l’université a renoué avec le rituel traditionnel que l’on connait par le biais des films et des séries américaines mais qui remonte en réalité à l’invention des universités européennes au Moyen Âge. Devant les professeurs de toute la faculté, habillés en toge, les étudiants eux-mêmes vêtus d’une toge, d’un mortier et d’un pompon – costume historique par lequel les universitaires se distinguaient au Moyen Âge des clercs et des bourgeois – se voient appelés un à un sur le balcon de l’hôtel de ville. Et là, devant leurs familles installées sur une tribune sur la Grand-Place, la doyenne fait basculer le pompon de droite à gauche sur leur mortier, à la place du cœur et en symbole de leur accession au statut d’adultes, “égaux de leurs professeurs”. Appelé en tant que fellow, compagnon de promotion, il me revenait alors, aux côtés du bourgmestre de la ville, de délivrer un discours “inspirant”, comme on dit aujourd’hui.

Que pouvais-je bien raconter à ces “promus” qui ne soit pas perçu comme le discours édifiant d’un “vieux con” imbu de la position d’autorité qui lui était prêtée ? Vous êtes, me suis-je risqué à dire, dans un état nouveau. Et le rituel d’aujourd’hui, qui est ce que les anthropologues appellent un “rituel de passage”, sert à acter votre accession à ce seuil, en le mettant en scène. Ce n’est pas seulement un statut académique et un capital symbolique qui vont vous donner accès à des opportunités professionnelles. C’est aussi un espace mental et état existentiel. Comment le nommer ? Me référant au concept de “position blanche” de Michel Serres – cette position d’ouverture au possible qu’incarne pour le philosophe le gardien de but devant le tireur de penalty, prêt à bondir en tous sens pour se saisir de la balle, et qui caractérise l’état où nous sommes lorsque nous acquérons une nouvelle compétence –, je les ai incités à préserver le plus longtemps cette attitude. Elle exige de nous la plus grande attention et la plus grande disponibilité… mais aussi la capacité à simuler que nous maîtrisons les choses, à faire “comme si” nous savions faire alors que nous sommes en train d’inventer et d’improviser. “Joue ta chance !”, ai-je conclu, avec la formule de Georges Bataille. “Cette chance n’est ni tienne, ni mienne, ajoutait-il. Elle est la chance de tous les hommes et leur lumière.”

En prononçant ces mots, j’avais l’impression de retourner un peu le rituel contre lui-même. Censé assurer la reproduction de la société en imprimant en chacun le respect des statuts et des usages, voilà que j’en faisais un espace d’ouverture à la blancheur du possible. Mais n’est-ce pas le sens nouveau que les jeunes générations recherchent dans leur demande renouvelée de rituels ? Plutôt qu’une scène de reconduction du passé, un espace de jeu avec le possible et une invitation à se saisir de sa propre chance. »

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