La lettre du mardi
Le second avènement de Donald
Lorenzo Sewell, pasteur de l’église 180, prononce une bénédiction après la prestation de serment du président Donald Trump dans la rotonde du Capitole, le 20 janvier 2025 à Washington, D.C. (États-Unis). © Saul Loeb - Pool/Getty Images/AFP
« Après La Vie de Brian des Monty Python, j’ai regardé hier à la télévision un nouveau film que j’intitulerais volontiers “Le Second Avènement de Donald”. Promettant la naissance d’un âge d’or, le président intronisé a donné d’emblée une dimension religieuse, et même apocalyptique, à son retour à la Maison-Blanche.
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Donald Trump est donc apparu transfiguré hier, comme s’il venait d’un autre monde que celui des humains. Son visage et sa chevelure étaient nimbés d’un halo orangé. Sa démarche était lourde et aérienne à la fois. Ses lèvres ne se sont pas appuyées sur celles de Melania, sa main n’a pas touché la Bible du serment présidentiel. Il n’entrait pas en contact physique avec les êtres et les choses : Noli me tangere (“Ne me touche pas”), disait le Christ à Marie-Madeleine. Comme dans un tableau ancien, outre la Sainte Famille, une assemblée d’élus l’entourait pour chanter sa louange : Saint Mark, Saint Bernard, Saint Elon, Sainte Giorgia, les patriarches Barack, Bill ou Joe, mais aussi des humbles, des jeunes, le peuple de Dieu.
Car aux yeux des trumpistes et du principal intéressé, la période qui s’ouvre n’est pas du tout de la même nature qu’il y a huit ans. C’était alors seulement le temps de l’incarnation. Donald avait été envoyé auprès de son peuple pour le sauver. Mais il avait rapidement été entravé dans son action par les pharisiens, les scribes, les docteurs, des apôtres félons qui l’avaient empêché de mener sa mission à bien. L’attaque du Capitole avait été son Jardin des Oliviers, ses fidèles n’ayant rien pu faire pour arrêter son chemin de croix et éviter sa mort politique. Donald, pourtant, a ressuscité. Dieu, comme il l’a répété hier, n’a pas voulu qu’il soit de nouveau envoyé en enfer. Son retour est un second avènement.
Pour les chrétiens, le retour du Christ en gloire n’a rien à voir avec son premier passage parmi nous. Tout d’abord, il a une nouvelle nature. “Avènement”, en grec, se dit “parousie”, présence. C’est notamment le terme qu’utilise Platon, dans le Phédon, pour désigner la présence de l’essence dans une chose sensible – “para” signifie “auprès de”, et “ousia”, l’essence. Il ne s’agit plus d’une incarnation épousant les méandres d’une vie et d’une mort, mais d’un principe indestructible qui donne sens et raison aux manifestations matérielles des choses du monde. Deuxièmement, le Christ revient en juge. Il décide qui doit être pardonné (les émeutiers du Capitole, par exemple, selon Donald) et qui doit être envoyé en enfer. La punition des méchants est impitoyable. On lit ainsi dans l’Apocalypse, à propos du retour du Messie : “De sa bouche sort un glaive acéré pour en frapper les nations.” Enfin, “son règne n’aura pas de fin” (Évangile de Luc). Gloups.
Donald a promis hier un nouvel âge d’or. Si ce terme vient de la tradition grecque (il est décrit par Hésiode dans Les Travaux et les Jours) et désigne une première période heureuse et pacifique de l’histoire de l’humanité, où les hommes n’ont pas besoin de travailler grâce “au sol fécond” (“fore, bébé, fore !”), il se fond aisément dans la mythologie trumpienne. Comme le montre l’historien des idées américain Mark Lilla dans L’Esprit de réaction (Desclée de Brouwer, 2019), la pensée réactionnaire promeut “une vision apocalyptique de l’histoire […], qui présente une déchirure dans le temps qui s’agrandit chaque année, nous éloignant d’un âge qui était d’or, héroïque ou simplement normal”. Avant de conclure : “Quand l’Âge d’or rencontre l’Apocalypse, la terre se met à trembler.” Nous y sommes.
Donald Trump n’est certes pas le premier, ni le dernier, à proposer un bain de pensée magique à ses concitoyens. Le problème est qu’au nom d’une certaine religiosité américaine, de son itinéraire personnel, d’un sentiment d’urgence et d’une volonté de marquer l’histoire, il fera tout pour remplacer le réel par le mythe. La promotion des “faits alternatifs”, caractéristique de sa première intronisation en 2017, n’était qu’un balbutiement. Donald, en son second avènement, entend désormais renommer les lieux, s’approprier les terres, imposer la paix, punir les méchants. J’ai été frappé de voir, sur les réseaux sociaux, plusieurs commentateurs appeler Trump “l’Antéchrist”, du nom de ce faux sauveur évoqué dans l’Apocalypse (“Il en viendra beaucoup sous mon nom qui diront : c’est moi le Christ, le temps est tout proche, et ils abuseront de gens”, est-il également écrit dans les évangiles). Comme si la théologisation de la politique avait saisi certains de ses détracteurs.
Nous verrons bien, dans les prochains jours et les prochains mois, si le droit et la politique pourront dégonfler le messianisme trumpien, défendre les droits des personnes, des communautés et des peuples. Après tout, le mot “apocalypse”, en grec, ne signifie pas “fin du monde” mais “révélation”. »