Théâtre
“Le Songe d’une nuit d’été” : monnaie de songe
Le Songe d’une nuit d’été. De William Shakespeare. Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota. Avec la Troupe du Théâtre de la Ville. © Théâtre de la ville/Nadège Le Lezec
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Emmanuel Demarcy-Mota s’empare de la pièce de Shakespeare dans la traduction de François Regnault pour nous convier à un théâtre d'ombres où, dans une cavalcade d’intrigues, se chevauchent les désirs des personnages.
« Le cours de l’amour vrai ne fut jamais tranquille », entend-on dès la première scène de cette comédie, dans la traduction de François Regnault. À l’invitation d’Emmanuel Demarcy-Mota, qui adapte la pièce avec esprit, le traducteur a rendu le texte plus immédiat, en explicitant les intrigues. Elles ne sont pas simples entre : des acteurs répétant une pièce pour le mariage de Thésée et d’Hippolyte (devenus duchesse et roi dans cette version, sans que cette inversion des rôles masculin et féminin soit justifiée) ; la reine et le roi des fées, Titania et Obéron, qu’oppose un différend au sujet d’un page qu’ils désirent tous deux ; entre de jeunes amants, enfin. La citation est ainsi de Lysandre, qui aime Hermia et qu’elle aime. Or celle-ci est promise à un autre, Démétrius, qui lui est aimé d’Helena, mais que lui n’aime pas. Puck, un lutin espiègle commandé par Obéron, conçoit un philtre d’amour si mal administré qu’il ajoute au désordre ! S’ensuivent méprises et quiproquos amoureux qui prennent ici un tour sombre. Dans le magnifique décor composé d’une forêt d’ombres, la nuit se meut et l’amour se noue avec violence et fantaisie. Le philosophe René Girard, dans Les Feux de l’envie, relève ainsi combien chez Shakespeare, et à un paroxysme dans Le Songe d’une nuit d’été, se tisse « entre la concorde et la discorde une continuité parfaite ». Car le théâtre nous réunit pour exacerber sur scène des conflits armés par ce qu’il nomme le « désir mimétique », soit la rivalité née d’un désir commun. « L’imitation, écrit-il, ne se contente pas de rapprocher les gens ; elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément. Si puissant est ce qui unit des êtres éprouvant les mêmes désirs que leur amitié demeure indéfectible aussi longtemps qu’ils peuvent partager ce qu’ils désirent ensemble. Elle se mue, par contre, en haine inexpiable dès l’instant où cela ne leur est plus possible. » Shakespeare y puise son inépuisable ressort dramatique !